L’orchestre rouge (ter)

Je vais encore me faire un copain parmi mes correspondants généralistes.

Jusqu’à présent, il m’arrivait:

  • de pas leur écrire. En fait surtout quand j’endosse ma défroque de praticien attaché. Si vous vous dites que parce qu’en libéral j’ai intérêt à être « commercial », et donc de brosser le correspondant dans le sens du poil, et bien vous avez tort. En libéral je tape mes courriers, à l’hôpital, royaume en voie de paupérisation aiguë, je les écris, et je déteste ça (je sais que je suis illisible).
  • de ne pas être diplomate. C’est ma nature profonde. « Nature peinture », comme on dit parfois. Moi, c’est plutôt l’écru ou le caissonnage apparent sur du béton gris (très « maristes de La Verpillière », ou de Lyon, pour ceux qui connaissent). Du genre, merci de ne pas changer mon traitement et d’en instaurer un peu efficace, probablement dicté par le string ficelle de la visiteuse médicale. Parfois, quand je suis en forme, j’imprime et je joins avec mon courrier les recommandations sur lesquelles je me suis appuyé.
  • de détourner un patient. Je l’ai fait qu’une seule fois en 7 ans. J’en suis à la fois fier et honteux.
  • de faire ponter des patients sans les prévenir. Là aussi, au CHU exclusivement. En fait, à ma décharge, le processus m’échappe très largement après la réalisation de la coronarographie. Quand le copain coronarographiste m’appelle, je suis souvent en dehors de l’hôpital, et je n’ai plus sous la main les coordonnées du médecin généraliste. En général, après que tout soit fini, j’écris une petite bafouille du genre « Merci de m’avoir adressé M. X que je revois avec plaisir après son quintuple pontage aorto-coronarien... ». Je fais ce que je peux pour m’accrocher aux branches…
  • de faire hospitaliser un patient pour leur faire « une complète »: coronarographie, fibroscopie bronchique et coloscopie. Le patient avait mal à la poitrine, crachait et c….. du sang, si vous voyez ce que je veux dire. Petite précision, il n’était pas (encore) anémié. J’ai quand même appelé mon correspondant pour lui demander la permission. Je ne suis pas totalement sans gène…
  • de les écœurer en obtenant une place en 3 minutes 30, alors qu’ils n’y sont pas arrivés en 1h30, après avoir parlé à la femme de service, l’infirmière, la surveillante, l’externe, le faisant fonction d’interne non francophone, l’interne francophone mais en train de manger, l’assistant en pleine surveillance d’examen, le praticien hospitalier à la piscine et le chef de service aux Maldives pour le congrès francomtois de cardiologie. J’ai pris cardio, mais j’aurais pu prendre n’importe quelle spécialité, puisque le plus souvent j’ai été co-assistant avec ceux qui détiennent les clés des chambres hospitalières. Vous voulez une place en néphro ou en médecine interne??

Mais il y a peu, j’ai bien involontairement alimenté le moulin populaire du « Mon généraliste, il est nul« .

Je vois pour une première fois une brave dame rougeaude (un peu) et obèse (beaucoup), hypertendue bien équilibrée pour un bilan.

Son généraliste me précise qu’elle est sous Monotildiem et Tenstaten. Bon, elle est parfaitement équilibrée.

Je lui demande si elle prend d’autres médicaments: « Oui, 4 Efferalgan 500 pour mon arthrose« .

Ma réponse fuse sans que j’aie eu le temps de la censurer « Mais, il y a plein de sel dedans! Un gramme par comprimé, je crois« .

Elle me regarde les yeux ronds « Mais il me demande de suivre un régime sans sel…« 

Et après, toute rouge et sûre de son bon droit immémorial de patiente injustement collée à un régime, elle tangue sans fin en médisant sur le confrère.

« M’enfin, M’enfin…« 

Je tente de remonter le flot de ses récriminations à toutes rames, sans succès.

Difficile de lui faire comprendre qu’il est normal que je sois pointu sur ce sujet, puisque je ne fais que cela depuis 1998. Lundi encore, j’ai demandé à mon infirmière de consultation ce qu’elle prescrirait à une de mes patientes gênée par une toux sèche (non cardiaque!). Encore plus difficile de lui dire que je tiens un blog et que justement, dans une note du 21 janvier 2009, j’avais fait allusion à un poster que j’avais trouvé je ne sais plus comment sur Google. Elle serait venue me voir un peu avant, je n’aurais pas su.

« M’enfin, M’enfin…« 

« Oui, bon, ça va, tais-toi, tu as raison, il est nul ton généraliste, mais je vais quand même lui faire un courrier avec des mots simples… »

Et merde, je me suis encore fait un copain…

(Bien entendu, je ne lui ai pas dit que son généraliste était nul! En l’occurence, il est très bien, gentil et compétent. Par contre, en fin de journée, j’avais envie qu’elle s’arrête de causer, d’où cette phrase fantasmée. Par contre, j’ai encore touché du doigt toute la simplicité de ma tâche, et toute la difficulté de la sienne, bien que nous ayons le même métier)

Better red than Dead

Une anecdote m’est revenue ce matin sur la formation des jeunes internes et les difficultés considérables auxquelles ils se heurtent au début de leur carrière.

Premier choix, un soin intensif cardiologique en CHU.

Mon assistant passait sa vie en salle de cathétérisme, le PH préparait l’agrégation, le patron était absent (et pour le coup, c’était tant mieux…), et mon co-interne était tout aussi inexpérimenté que moi.

Heureusement, les infirmières étaient aguerries.

Un système communiste s’est alors installé en douceur (c’est suffisamment rare pour être signalé) dans ces soins intensifs durant mes 3-4 premiers mois.

Je leur demandais ce qu’il fallait faire quand un patient arrivait. Avec mes connaissances théoriques, j’essayais de valider/d’améliorer ce qu’elles me proposaient, puis je signais la prescription collégiale.

Je n’étais pas interne des soins intensifs, mais secrétaire de la cellule des soins intensifs.

Ce fut une période très difficile dans ma vie de jeune médecin.

L’orchestre rouge (bis)

Le chef d’orchestre doute.

Il doute à un tel point qu’il n’a même plus conscience de ce qu’il est. Et son orchestre n’en a plus que le nom. On devrait plutôt parler  d’une bande désaccordée de primas donnas qui ne le respectent plus, sauf bien sûr pour donner le change et conserver les apparences.

Le chef se demande pourquoi c’est lui qui a la formation la plus courte et la plus bancale, alors que ce devrait être le contraire?

Le chef se demande pourquoi il est le moins bien payé, ce qui l’oblige à diriger comme un tâcheron, et ce qui ne l’aide pas à lever les yeux contre ses solistes?

Le public n’a plus conscience, non plus, qu’il y a un chef. Au contraire, le public voudrait que le chef quitte son estrade pour mieux voir et avoir accès aux solistes.

Qui donc est cet individu qui nous tourne le dos avec sa petite baguette, et qui nous cache le premier violon virtuose (et conscient de l’être), l’étincellant cor d’harmonie ou la tonitruante grosse caisse? Ce sont eux qui font la musique, non?

Le chef arrivera-t’il même à faire jouer son propre requiem?

Je ne sais pas pourquoi, mais ce soir, la lecture de ce texte pourtant plutôt raisonnablement optimiste m’a profondémment déprimé. Soliste parmi les autres, je perçois néanmoins comme très sombre l’avenir de ce métier que j’aime tant.

C’est que j’ai eu l’impression de lire une élégie.

 

 

modification du texte le 10/02/09 9h20.

Premier bilan

Depuis hier, cela fait deux mois que « Grange Blanche » a migré sur wordpress.

C’est l’heure de faire un premier bilan.

Du point du vue administration, wordpress est une merveille, et je ne trouve absolument aucun défaut. J’ai même repris l’habitude d’écrire directement mes billets sur l’interface, sans passer par l’intermédiaire d’un brouillon sur Word. Un système d’enregistrement permet en effet de récupérer son texte en cas d’incident. Bon, c’est vrai aussi que je ne crois pas avoir écrit de texte très long et structuré (comme par exemple celui sur la bataille de Cannes) depuis une éternité. Si je devais le refaire, je crois que j’écrirais le premier jet sur Word. C’est trop bête de tout perdre au bout du 957ième mot!

J’adore le mode de modération des commentaires (validation automatique en cas de commentateur déjà « connu », sinon validation manuelle).

Ça évite de se retrouver avec n’importe quoi en ligne, même pour un temps limité.

Je conserve ma ligne de modération, qui n’est pour le coup pas modérée: exclusion définitive de l’utilisateur au premier spam ou dès le premier commentaire jugé inacceptable (j’ai eu beaucoup de tergiversations avant d’arriver à ce choix, mais maintenant, je m’y tiens).

Les statistiques sont assez complètes. Mais à vrai dire, je les scrute nettement moins qu’avant. J’ai d’ailleurs supprimé tous les compteurs que j’avais installés à un moment ou à un autre sur l’ancien « Grange Blanche ».

L’aspect me convient, notamment le design relativement épuré et l’absence de toute publicité.

J’adore l’adresse qui est merveilleuse de concision: grangeblanche.com. Elle vaut bien les quelques dollars dévalués qu’elle me coûte.

L’insertion des fichiers multimédia est simplissime.

Aucun rapport avec la migration, mais c’est une bonne occasion d’en parler, j’ai assoupli les conditions du contrat « creative commons » qui régit les citations et emprunts à ce blog.

C’était pour la forme.

Le fond me convient pas trop mal non plus.

Je reçois actuellement entre 400 et 425 visites par jour. j’ai donc presque récupéré l’audience de l’ancien blog (498 au cours du dernier mois « actif », le mois de novembre 2008). Paradoxalement, je pense quand même être un peu plus « lu » car une grande partie des visites de l’ancien « Grange Blanche » était drainée par l’abondance de mots-clé et la recherche d’iconographie.

Ainsi, je suis stupéfait d’avoir encore 405 visites quotidiennes depuis le début février, alors que je n’ai écrit aucune note depuis le 7 décembre.

D’un autre côté, je griffonne un peu plus (cette note est la 99ième), d’où plus de visites via les flux RSS…

Vous commentez plus, environ 4 fois par note, contre 3 avant la migration. Ça, c’est une très bonne nouvelle, car comme vous le savez, un blog sans commentaire perd une grande partie de son intérêt pour son concepteur. Le blog nourrit les commentaires et vice-versa.

Le pourcentage de notes parlant de médecine est de 52%. C’était un point d’équilibre que je cherchais à atteindre depuis longtemps.

En fait d’équilibre, ce pourcentage est très artificiel, en tout cas bien plus que ce peut m’apporter au quotidien ce blog.

J’y ai réfléchi récemment: à quoi ça me sert de bloguer?

Au premier abord, à rien.

Ça me prend beaucoup de temps pour finalement peu de bénéfices tangibles hormis parfois pour mon ego, ce qui est quand même très agréable, il faut bien le dire (je n’ai pas pu m’empêcher de remettre ce lien :D).

Mais si je gratte un peu, je trouve beaucoup d’intérêts à bloguer.

  • J’ai redécouvert l’écriture de notre langue (oubliée totalement entre mon bac et 2005, début de mon blog)
  • Écrire m’oblige à structurer mon esprit pour façonner un fond et une forme satisfaisantes, et cet exercice quasi quotidien m’est devenu presque indispensable
  • Dans le même ordre idée, je n’ai jamais autant lu d’articles scientifiques que depuis 1 ou 2 ans (en tout cas bien plus que durant mon assistanat). Pourquoi ? Simplement car j’ai maintenant tendance à rechercher les nouveautés afin d’alimenter ce blog. C’est étrange, mais finalement très bénéfique pour mes connaissances médicales. Quand je lis un article, éventuellement dans le but de vous en parler, j’ai tendance à lire d’autres articles contigus pour affiner mon analyse. Et comme je suis un grand obsessionnel, j’arrive à accumuler pas mal de connaissances. Si je les oublie, pas grave, je relis ma note! C’est le même principe pour le New York Times dont je lis maintenant quasiment un article par jour.
  • Ce blog est devenu une véritable mémoire de ma vie. Quand je relis des articles de l’ancien « Grange Blanche », notamment, je retrouve des anecdotes que j’avais totalement oubliées. Dans l’histoire avec mon expert comptable, j’ai pu retrouver un calendrier précis grâce à une note que j’avais rédigée sur la visite qui devait tout déclencher.
  • Idem pour certaines connaissances médicales que je sais être archivées à un endroit précis.
  • Ce blog m’a fait entrer en contact avec des gens que je n’aurais probablement jamais côtoyés dans ma vie analogique. Ces gens m’ont ouvert les yeux sur d’autres horizons que le mien, et ont nourri mes connaissances. Et ça, c’est une vraie richesse, inestimable. Je me suis même découvert une cousine fabuleuse !
  • Je tape très vite au clavier, en tout cas bien plus que ma secrétaire, et avec bien moins de fautes. Très pratique pour faire des courriers médicaux propres et nets. Si le métier devient pénible, je pourrais toujours me reconvertir.
  • Un lecteur m’a fait parvenir son musée personnel virtuel sur CD, et un réalisateur, son documentaire que j’avais vu et adoré il y a des années à la TV. Et ça, j’en suis toujours aussi fier et reconnaissant.

Bref, tout cela pour dire que ce blog, c’est à dire notamment votre présence muette ou non m’apporte toujours autant de plaisir au fil des jours.

J’espère que nous continuerons longtemps à faire route ensemble.