La lutte des classes

Cela fait un peu plus de 11 ans que je n’ai pas parlé de Martin Winckler/Marc Zaffran, c’était en 2005.

A l’époque j’avais été impressionné par son roman Les trois Médecins et sa description « sociale » d’une Fac de Médecine, avec ses Perses et ses Mèdes et le peu de cas que certains médecins font de leurs patients. Je l’ai toujours un peu gardé en marge de mon champ visuel: son émigration au Canada, ses coups de gueules qui froissent souvent les confrères.

Et puis ce matin, 5h39, je suis tombé sur cela:

classesmedLien vers l’article.

Et comme j’étais un peu incrédule, j’ai retrouvé dans ma mémoire le lien vers cet article de L’Huma.

Marc (tu me permets de t’appeler Marc?), penses-tu vraiment ce que tu écris?

La sélection des étudiants en médecine, en France, porte surtout sur des jeunes gens issus de milieux favorisés. Et ces étudiants s’apprêtent à soigner des patients de leur milieu social, pas du milieu ouvrier, ni des sous-prolétaires.

Nous ne pourrions correctement soigner, c’est à dire bien et sans maltraitance, que des patients de notre classe sociale? Et comme nous sommes majoritairement issus de familles socio-économiquement favorisées…

Toi-même, comme nous, tu en es issu:

La structure des grandes écoles françaises est une structure aristocratique. Mon père était médecin, donc, techniquement, nous étions des bourgeois. Mais sa mère faisait le ménage. Nous n’avons jamais oublié d’où nous venions. Et je n’avais pas une idéologie de gosse de riche quand j’ai commencé à faire médecine, mais une philosophie qui était : « Tu soignes tout le monde, un point c’est tout. »

Assume au moins d’être Clodius! Ne te cherche pas d’excuse « de classe ». Arrête de nous flageller et de t’auto-flageller en public, au milieu du parvis, parce que tu es médecin et fils de médecin. Cela ne sert à rien hormis flatter ton formidable ego.

Je suis issu d’une famille plutôt aisée, père chirurgien… Mais il y avait de la paille sur le sol de la cuisine familiale il y a 2-3 générations. J’ai tout bon? Ma filiation est assez prolétaire? Je mérite autre chose que ton dédain?

Je suis fier de ce que je suis, comme la plupart des confrères. Pas fier par rapport aux autres, car nous serions meilleurs qu’eux, mais fiers de ce que nous pourrions (je reste modeste) apporter à ceux que nous soignions. Pour te donner une idée de ce que je ressens quand j’essaye de faire mon métier, j’aime beaucoup la devise du Lycée Lacordaire:  Réussir pour servir.

Arrête de lire en boucle Germinal, formidable roman soit dit en passant, et passe à autre chose de plus actuel.

Voila comment je vois les choses, mais certainement ai-je tort.

Les médecins sont des humains, comme leurs patients. Ils ont leurs forces et leurs failles. Il y a des crapules, comme des êtres extraordinaires, et au milieu des milliers de médecins « banals ».

Nous sommes majoritairement issus de milieux aisés, souvent de familles de médecins, je l’observe depuis la fac, c’est loin d’être la trouvaille du siècle.

As-tu aussi remarqué que beaucoup de notaires sont filles/fils de notaire, pharmaciens filles/fils de pharmaciens, garagistes/garagistes, boulangers/boulangers, dockers/dockers, fleuristes/fleuristes, employés de pompes-funèbres/employés de pompes funèbres, maçons/maçons…

Mais je crois n’avoir jamais observé de défaut de soin du fait d’une pseudo supériorité de classe. Dans la vie privée, des médecins méprisants, voire odieux, certes, mais dans leur activité professionnelle, jamais. Je ne dis pas que cela n’existe pas, mais alors que je suis assez sensibilisé aux soins que l’on peut apporter aux patients (j’essaye de faire de mon mieux, même si je n’enseigne pas l’éthique), je n’ai jamais considéré ce point particulier comme étant un problème. L’avidité de certains, le mépris envers les patients (sans rapport avec une quelconque histoire de « classes »), les relations avec l’industrie pharmaceutique, les luttes de pouvoir, oui, mais ça, jamais.

Nous faisons majoritairement ce métier pour aider les autres, indépendamment de qui ils sont. J’essaye, comme la plupart, de soigner de mon mieux le riche, le pauvre, le noir le blanc, le jaune à pois verts, l’athée, le croyant, l’hétéro, l’homo, le trans, le francophone, l’allophone, indépendamment de ce qu’il est, et surtout indépendamment de ce que je suis.

Imagine la mortalité effroyable qui serait observée, ici à Marseille, si comme tu l’écris, nous ne soignerions bien que les patients « comme nous », alors que j’ai du mal à concevoir une cité plus diverse?

Tout interne de cardio que j’étais, mais néanmoins non sujet au mépris de classe du fait de l’origine paysanne de mes ascendants, mes meilleures années, je les ai passées à l’Hôpital Nord, qui comme son nom l’indique est au milieu des quartiers Nord de Marseille. Et je t’assure que je n’y suis pas allé pour « réconforter mes pauvres », comme le ferai une dame patronnesse de la rue Paradis, soucieuse de se réserver une place… au Paradis.

Tout humain est une merveille, et pas seulement le paysan dauphinois enrichi, tel est mon credo, et je te le dis, c’est aussi le credo de l’immense majorité des médecins qui m’entourent.

Pour (presque) terminer, une remarque sur le texte de l’excellent « Carnets de santé » que tu as cité. Je ne parlerais pas de l’explication « sociale » des déserts médicaux, car je n’ai pas de données bien nettes. Cela me semble néanmoins assez caricatural, et je vois mille autres raisons pour expliquer ce phénomène.

Je veux simplement revenir sur ce point:

Il cite également quelques uns des mécanismes non financiers de la sélection sociale, bien connus des sociologues de l’éducation, en particulier l’aptitude à connaître les « tuyaux » pour être bien orientés dès le lycée.

Wa-hoo…

Je vais faire un truc énorme qui va faire asseoir sur leurs fesses replètes les sociologues de l’éducation.

Je vais révéler publiquement les « tuyaux »,  les mots et les poignées de mains que nous nous transmettons dans le secret le plus sacré, de générations en générations de médecins, afin de favoriser, dès le lycée, notre descendance à la fac de Médecine:

  • Bosse comme un fou
  • Favorise les matières scientifiques
  • Aime les autres

 Permets-moi enfin de risquer une analyse sur les tiennes.

Tout ce que tu décris a été effroyablement vrai, ça l’est de moins en moins, ton analyse « de classe » l’a aussi été, ça l’est de moins en moins. Quand j’étais interne, c’était déjà largement du passé.

Les choses changent, sors du passé, Marc.

Utilise ta formidable capacité à nous faire réfléchir et à te révolter pour nous aider à nous battre contre autre chose que des fantômes du passé. Notre présent de médecin, sans même parler de l’avenir, recèle des milliers de luttes qui méritent que tu t’y intéresses.

No Man is an Island

La Disparition

Anton Voyl n’arrivait pas à dormir. Il alluma. Son Jaz marquait minuit vingt. Il poussa un profond soupir, s’assit dans son lit, s’appuyant sur son polochon. Il prit un roman, il l’ouvrit, il lut; mais il n’y saisissait qu’un imbroglio confus, il butait à tout instant sur un mot dont il ignorait la signification. Il abandonna son roman sur son lit. Il alla à son lavabo; il mouilla un gant qu’il passa sur son front, sur son cou.

Son pouls battait trop fort. Il avait chaud. Il ouvrit son vasistas, scruta la nuit. Il faisait doux. Un bruit indistinct montait du faubourg. Un carillon, plus lourd qu’un glas, plus sourd qu’un tocsin, plus profond qu’un bourdon, non loin, sonna trois coups. Du canal Saint-Martin, un clapotis plaintif signalait un chaland qui passait. Sur l’abattant du vasistas, un animal au thorax indigo, à l’aiguillon safran, ni un cafard, ni un charançon, mais plutôt un artison, s’avançait, traînant un brin d’alfa. Il s’approcha, voulant l’aplatir d’un coup vif, mais l’animal prit son vol, disparaissant dans la nuit avant qu’il ait pu l’assaillir.

La Disparition-Georges Perec

JR6

JR au Louvre

Prendre en charge sa santé

Je suis tombé sur cet article intéressant dans le blog Well du NYT, qui décrit le fonctionnement d’un laboratoire US, proposant des analyses biologiques au « consommateur », sans passer par un médecin. Le DTC (Direct-to-consumer) en santé représente à la fois l’Eldorado pour ceux qui vendent ces services et le Shangri-La de l’Empowerment et du Patient-centered care pour ceux qui savent qu’ils en ont besoin.

Cela tombe finalement assez bien, les premiers savent parfaitement quoi dire aux seconds pour que ceux-ci accourent à eux les yeux brillants et les mains pleines d’euros (ou de dollars). Les labos US, dont Theranos, vendent donc du rêve et ont très bien développé leur marché qui est passé de 15 millions de US$ en 2010 à 131 l’an dernier.

Tant pis pour la pertinence clinique des examens, le théorème de Bayes, les comparaisons multiples et tout un tas d’autres considérations (ici et ici avec l’ami nephro) font bien piètre figure face aux Dieux Dollar et Ego.

L’article est intéressant car il pèse bien le pour et le contre de ce sytème, et raconte deux histoires de consommateurs/patients très satisfaits de ce système.

La première patiente se sentait fatiguée et est allée se faire faire une trentaine de tests biologiques, sans notion de consultation médicale préalable. Surprise, elle découvre un taux élevé de vitamine D. Elle arrête de prendre des suppléments qu’elle prenait (sur avis médical?) et tout est rentré dans l’ordre. Super histoire. Je fais n’importe quoi avec ma santé, car j’ai cédé à l’appel des marchands de compléments-alimentaires-low-carb-gluten-free-low-electromagnetic-hypervitaminés, en autoprescription et je refais n’importe quoi en m’auto-prescrivant une large batterie de tests plus ou moins pertinents. Heureusement pour elle, ça a marché. Cette fois.

Le second patient est plus intéressant. Les médecins consultés sont passés à côté d’un diagnostic de carence en testostérone (trauma cérébral en 2003) que le patient s’est auto-diagnostiqué en se prescrivant des analyses biologiques. Les analyses ont aussi montré une vitamine D trop basse et une B12 trop élevée (merci là aussi aux compléments alimentaires auto-prescrits). Dans ce cas, le patient a réellement participé activement à ses soins, rien à redire.

Je reste très dubitatif devant ce concept d’analyses DTC (pas de mauvais esprit…) dont l’absence de pertinence est un peu compensée par le nombre de tests faits à chaque prélèvement, mais qui reste statistiquement aberrant. Déjà, arrêtons de faire n’importe quoi en se gavant de trucs inutiles, au pire nuisibles, ça, c’est le véritable patient-centered-care.

Et en France, me direz-vous? Une start-up va t’elle enfin amener une innovation disruptive permettant de mettre à bas l’oppressant monopole médical des prescriptions biologiques et permettre de développer l’empowerment éclairé des consommateurs, pour leur plus grand bien, bien entendu?

Cette start-up existe depuis des années, il s’agit de votre laboratoire d’analyses médicales de quartier. Nul besoin de prescription pour se faire faire des batteries infinies de tests biologiques, à vos frais, bien sûr (sous réserve que le biologiste soit médecin, m’a dit sans certitude mon biologiste favori).