Conflit d’intérêts

La twittosphère médicale est agitée depuis 48h par le billet (et la suite) de Bruit des Sabots et la réponse de Perruche en Automne.

Plein de gens de qualité sont rentrés dans la mêlée, prenant position pour l’un ou l’autre des protagonistes. Au début, je me suis dit, tempête dans un verre d’eau, regardons le match, du débat nait la lumière.

Mais, comme souvent le débat a dévié et les coups bas et les rancœurs ont remplacé la raison. A mon sens, aucun des deux protagonistes n’a tort.

Le premier se pose des questions car il va devoir faire des choses contraires à son éthique pour obtenir un poste. Le second remarque avec ironie que l’auteur, et surtout les commentateurs du billet du premier, militants intransigeants d’une éthique Ô combien respectable acceptent de se compromettre, le premier pour un poste, les seconds pour soutenir le premier qui est « un des leurs ».

Tout le débat se résume à cela, surtout rien d’autre.

L’homme libre est sans cesse confronté à des choix cornéliens qu’il doit résoudre avec son passé, son éthique, ses aspirations, et des milliers d’autres paramètres qui ne sont jamais les mêmes.

Les gens qui pensent tout pouvoir résoudre avec leur éthique immaculée m’ont toujours impressionné. Franchement, sans ironie aucune.

Moi, je n’y arrive pas. Et je pense que Perruche non plus. Et c’est pour cela qu’il a été un peu taquin. Nous n’aimons ni l’un ni l’autre les gens qui parcourent les rues, menaçant du doigt et  hurlant Penitenziagite!.

J’aime beaucoup Perruche, c’est mon conflit d’intérêt. Pour ceux qui ne le connaissent pas, ce n’est pas un donneur de leçons qui toise tout le monde, surtout les généralistes, du haut de sa chaire universitaire. Son recul sur les sujets qu’il traite et sa rugosité, feinte ou non, obligent toujours à réfléchir. Ceux qui pensent que Perruche est un puissant méchant Mandarin imbu de lui-même qui se paye un pauvre gentil généraliste se trompent totalement. C’est un homme de bien, respectueux, qui ignore la condescendance. Son billet taquin, très second degré est bien conforme au personnage, car il fait réfléchir.

Je connais moins Bruit des sabots, c’est aussi dans un sens un conflit d’intérêts. Il se pose les bonnes questions, et la façon qu’il a de se les poser ne peut que l’honorer. Mais peut-être qu’il a mis la barre de son éthique un peu trop haut pour notre monde. Nous avons besoin d’idéalisme pour nous servir de compas dans la vie. Mais ce n’est pas parce que le capitaine a décidé que le cap est plein nord qu’il faut se fracasser sur les récifs qui sont sur la route choisie. On peut les contourner, les récifs, non? Puis après, « essayer autant que possible » de garder le cap. Tout est dans ce « autant que possible », c’est là que réside l’essence du bien et toute la difficulté de l’exercice. Prend ce poste, nom de Dieu! Certes, tu ne changeras pas le système d’un iota, mais tu seras une source de connaissances et un modèle d’inspiration pour tes étudiants! Tu leur montreras le bon cap en leur apprenant comment éviter les écueils. Arrête de te poser des questions, un peu c’est bien, trop c’est abuser! Si tu refuses ce poste, combien d’étudiants ne vont pas pouvoir bénéficier de ton enseignement? Dis-toi que tu ne prends pas ce poste que pour ta petite personne, mais surtout pour les autres, ceux que tu vas former. Le lycée Lacordaire à Marseille a une devise magnifique: Réussir pour servir. Prends ce poste et sers!

Je me la ramène, mais en fait, je n’ai de leçons à donner à personne. Je vais vous décrire quelques situations qui depuis 2009 illustrent ma non-façon de gérer le problème de la compromission avec les labos.

En 2009, j’étais probablement plus militant que maintenant, et encore un client de la grosse Adrienne de Montalant. J’accepte de faire une EPU au fin fond de la Provence, et je me pose les mêmes questions que Bruit des Sabots ici. Malgré les concessions faites pour préserver la haute vision de mon éthique, je me suis fait secouer dans les commentaires. J’y suis allé et ce que j’ai vu m’a écœuré, confortant finalement ma position de ne pas fréquenter les labos.

2013, je traverse la rue et je prends mes habitudes à l’Hôtel des 3 faisans, je deviens le responsable médical de ma clinique. Il faut organiser des EPU pour faire connaître l’établissement et se rendre à certaines pour renforcer les liens avec les correspondants. Faire tourner une clinique, c’est aussi permettre à des ASH de ne pas avoir à rester à la maison, non payé(e)s parce que des services sont vides. Ce n’est donc pas que pour mon ego et ma carrière que je me bats. On inaugure le service de médecine, je décide de me passer des labos pour cause d’éthique. Bilan de la soirée financée exclusivement par la clinique, sur 50 invitations lancées, un seul médecin a fait le déplacement. Je peux vous dire qu’il a eu du mal à tout finir… Que fais-je maintenant? Et bien, je délègue l’organisation de ces EPU, sponsorisées par l’industrie, à des confrères/consœurs qui ont de bonnes relations avec elle. Je ne m’en occupe pas, et je n’y vais pas. Pas très éthique, certes, mais si quelqu’un a une solution permettant de laver plus blanc que blanc, je suis preneur.

Autre situation: le groupe pour lequel je travaille organise des journées pour les médecins coordinateurs. Ces journées sont « obligatoires », et elles sont financées par l’industrie (heureusement pour l’instant que des labos de matos que je n’utilise pas). Je signe donc à chaque fois une convention. Faut-il que je démissionne pour satisfaire ma soif d’éthique? L’éthique immaculée ne paye malheureusement pas les crédits.

Dernière histoire, la pire d’un point de vue moral, puisque la filouterie se rajoute à l’évanescence de mon éthique. Je me rends récemment à une EPU, pour le sujet présenté et pour développer les partenariats, toujours pour ma clinique. La soirée est financée par un labo pharmaceutique (donc médoc que je prescris). Je me pose des tas de questions avant d’y aller: je me dis que je vais rester à l’extérieur de la salle de conférence et ne pas toucher au buffet. Je me le dis finalement pas tellement pour mon éthique (je dois donc en avoir de moins en moins au fil du temps), mais pour garder ma DPI vierge. Le jour arrive, je rentre finalement dans la salle, car personne, absolument personne ne se pose des questions comme moi, et reste dans le couloir entre les toilettes et la porte d’entrée. En plus, après 12h de boulot, j’ai un peu faim. Chance, je rentre avec un groupe et je ne suis pas obligé de signer la présence, ma DPI restera donc vierge. Pire que tout, les canapés étaient excellents (j’avais vraiment faim). Finalement, pour un tas de raisons, je n’assiste pas aux présentations. Mon éthique rassasiée est donc pour autant sauve?

Bref, je ne suis pas en position de donner des leçons d’éthique. Je me garderai bien de le faire. Mais je vous ai raconté ma vie pour vous montrer qu’elle est faite d’une suite de compromissions quasi toutes nécessaires. Si vous avez la chance de n’avoir à prendre en compte que votre éthique pour choisir, tant mieux pour vous, j’aimerais bien être à votre place. Sinon, et bien, faites du mieux que vous pouvez, et tracez votre sillon « autant que possible » guidé par votre éthique,  sans rougir des remarques des autres.

La vie m’a aussi montré que l’on traverse bien souvent la rue, et qu’il faut donc prendre garde à rester modeste et à ne pas cracher sur ce que l’on risque de devenir.

Hunting Tim Hunt

Tim Hunt, 72 ans, prix Nobel de Médecine 2001, a « été démissionné » de son poste  à l’University College London et à l’European Research Council  dans les suites de remarques inappropriées faites au cours d’une conférence de presse à Séoul.

Hunt had been invited to the world conference of science journalists in Seoul and had been asked to speak at a meeting about women in science. His brief remarks contained 39 words that have subsequently come to haunt him. “Let me tell you about my trouble with girls. Three things happen when they are in the lab. You fall in love with them, they fall in love with you, and when you criticise them, they cry,” he told delegates. “I stood up and went mad,” he admits. “I was very nervous and a bit confused but, yes, I made those remarks – which were inexcusable – but I made them in a totally jocular, ironic way. There was some polite applause and that was it, I thought. I thought everything was OK. No one accused me of being a sexist pig.”

(Source).

Après avoir été révélées sur Twitter, ces remarques ont déclenché une avalanche de tweets moqueurs, souvent très drôles avec le hashtag #distractinglysexy. D’autres tweets se sont aussi ouvertement félicités que Tim Hunt, ait été sanctionné.

Tim Hunt et son épouse ont fait part de leur accablement au Guardian qui a donc publié l’article dont j’ai mis le lien un peu plus haut.

L’épouse de Tim Hunt se dit féministe dans l’article, pourtant elle soutient son mari. Est-ce que cette traîtresse à la cause ne mériterait pas non plus un bon procès populaire sur internet, genre #treacherousfeminist ? A-t-on écouté Tim Hunt avant de le juger et de le condamner, je n’en suis pas certain. A-t-il déjà eu des paroles ou des actes déplacés, par le passé? Je ne suis pas certain que les procureurs sociaux se soient même posé la question.

Il a très largement mérité que ses consœurs chercheuses se moquent de sa bêtise avec #distractinglysexy, mais certainement pas son renvoi ou que certains s’en réjouissent.

Cet homme de 72 ans a connu une époque ou l’on pouvait raconter des idioties en public, par bêtise, par manque d’à propos, par humour déplacé, ou sous l’effet de l’alcool (ou autre), sans risquer le tribunal populaire et l’autocritique en place publique. Des excuses suffisaient à l’époque. Cette époque est bien révolue, la sanction est immédiatement exécutée sous la pression de la meute.

Méfiez-vous dès à présent de ce que vous dites en public, mais aussi dans un cercle semi-privé, voire privé. Il n’est pas dit que quelqu’un ne vous envoie au pilori d’un simple tweet. Que celui qui n’a jamais rien dit de politiquement incorrect jette la première pierre à Tim Hunt.

Nous vivons de plus en plus dans un monde parfait, très politiquement correct, où tous les déviants seront sanctionnés par la justice populaire.  Pas de procédure contradictoire, tolérance zéro, bienvenue dans le meilleur des mondes.

Ce n’est même pas de l’anticipation.

I met a man who, in early 2013, had been sitting at a conference for tech developers in Santa Clara, Calif., when a stupid joke popped into his head. It was about the attachments for computers and mobile devices that are commonly called dongles. He murmured the joke to his friend sitting next to him, he told me. “It was so bad, I don’t remember the exact words,” he said. “Something about a fictitious piece of hardware that has a really big dongle, a ridiculous dongle. . . . It wasn’t even conversation-level volume.”

Moments later, he half-noticed when a woman one row in front of them stood up, turned around and took a photograph. He thought she was taking a crowd shot, so he looked straight ahead, trying to avoid ruining her picture. It’s a little painful to look at the photograph now, knowing what was coming.

The woman had, in fact, overheard the joke. She considered it to be emblematic of the gender imbalance that plagues the tech industry and the toxic, male-dominated corporate culture that arises from it. She tweeted the picture to her 9,209 followers with the caption: “Not cool. Jokes about . . . ‘big’ dongles right behind me.” Ten minutes later, he and his friend were taken into a quiet room at the conference and asked to explain themselves. A day later, his boss called him into his office, and he was fired.

(Source)

La peur panique de l’employeur de ce développeur, comme de celui de Tim Hunt  d’un moderne « qu’en dira-t-on », démultiplié par l’effet de meute des réseaux sociaux a provoqué une réaction en chaîne qui me paraît totalement disproportionnée avec la faute initiale.

C’est très ironique, car les inflexibles gardiens de l’ordre moral d’aujourd’hui sont souvent les déviants d’hier.

Je ne sais pas pour vous, mais les tweets de #distractinglysexy me font beaucoup moins rire depuis que j’ai lu l’article du Guardian et que j’ai vu la photo du très humain Tim Hunt.

Réputation numérique

Le NYT et le Guardian ont publié à quelques temps d’intervalle deux articles de Jon Ronson sur la réputation numérique:

Jon Ronson. How One Stupid Tweet Blew Up Justine Sacco’s Life. NYT. FEB. 12, 2015 NYT.

Jon Ronson. ‘Overnight, everything I loved was gone’: the internet shaming of Lindsey Stone. The Guardian FEB. 21, 2015.

C’est un joli coup de son agent, car il va prochainement publier un bouquin sur … la réputation numérique (heureux hasard…). Les articles se ressemblent évidemment beaucoup, mais ils sont intéressants à lire tous les deux du fait de la petite différence d’éclairage qu’ils apportent.

L’histoire est toujours un peu la même: un individu lambda fait un truc stupide et/ou inconvenant et l’envoie sur les réseaux sociaux, Twitter ou Facebook. S’en suit une réaction en chaine assez typique d’internet, qui conduit à un « public shaming » qui est tellement américain, mais qui, je le pressens, aura un joli succès chez nous. En général, la personne perd son boulot, ses amis, et marquée au fer rouge de Google n’arrive pas à refaire sa vie, même plusieurs années plus tard. Parfois, c’est celui ou celle qui a initié le public shaming qui se prend un retour de bâton, avec les mêmes conséquences.

Cette série d’articles soulève des tas de remarques/questions intéressantes:

  • Qu’est ce que l’identité numérique?

  • Internet, lieu de liberté ou lieu où s’exerce la dictature populaire de la bien-pensée?

  • Jusqu’à où aller pour satisfaire nos « suiveurs »? Faire un truc stupide ou le dénoncer de façon virulente, même combat d’ego.

  • Internet permet potentiellement à tous d’avoir son « quart d’heure de célébrité », ce que soit bénéfique ou destructeur…

  • J’admire l’opportunisme des gens qui vendent leurs services comme restaurateurs de réputation numérique, et le cynisme de ceux qui y ont recours. Le « repentir » n’est même pas de l’auteur original…

  • La mémoire d’internet est totalement terrifiante.

Finalement, dans ces histoires, ce qui me dérange le plus est la justice populaire numérique qui broie les individus, les yeux loin de la boucherie, la conscience en paix, et en toute impunité. Nous faisons tous des erreurs et la saveur d’un bon mot est souvent relevée par une pincée de non politiquement correct. Cela ne fait pas de vous un être mauvais, pourtant la sanction peut être totalement disproportionnée sur internet. Et puis, comme le dirait ce vieux Juvénal qui ne connaissait pourtant ni Tweeter, ni Facebook : sed quis custodiet ipsos custodes ?

Cover your ass, always…

On peut rire de tout, pas forcément avec tout le monde… Une fois le bouton tweet/publier cliqué, tout le monde est dans la boucle et alors tout devient possible, le meilleur comme le pire.

Le boulot reste un endroit à très haut risque, nécessitant encore plus de précautions. J’ai twitté récemment une photo plutôt rigolote, prise dans un contexte non lié à mon travail. Mais j’ai pris ce cliché à la clinique, et sa légende pouvait induire tout un tas d’interprétations directes ou indirectes qui auraient pu devenir désagréables, avec le temps, hors contexte, avec de la malveillance… Au bout de 15 secondes, je l’ai supprimé. Mais l’une de vous l’a vue et commenté ;-).

Enfin, dernier sujet un peu hors cadre: la difficulté de maintenir une frontière « satisfaisante » entre l’intime et le public (l’extimité). je dis « satisfaisante » car je suis persuadé (intimement 😉 ) qu’une frontière totalement imperméable n’est pas forcément souhaitable. Mais c’est probablement une déformation de vieux blogueur…

Le réseau

J’ai oublié de vous raconter une histoire assez étonnante qui m’est arrivée il y a quelques semaines.

La belle-fille d’un patient de la clinique me contacte sur mon DECT pour discuter de la sortie proche.

Jusque là, rien d’inhabituel.

Puis elle me demande si je suis « Grange Blanche ».

Devant mon étonnement, elle me raconte que c’est son BlackBerry (et oui, il y en a encore quelques-uns en fonctionnement…) qui a mouchardé.

Alors qu’elle renseignait sur son téléphone mon nom et numéro de DECT, son appareil lui proposait obstinément mon compte twitter qu’elle suit depuis pas mal de temps.

Nous avons ensuite un peu échangé en DM puis en IRL à la sortie de son beau-père. 

Rigolo, non?

J’ai l’avantage de ne pas avoir à cacher mon identité de blogueur/twitter et de ne pas avoir honte de ce que je fais sur internet. J’ai trois patients sur mon compte Facebook que je n’utilise que pour diffuser les notes de ce blog. Sur Twitter, je ne sais pas, et cela m’importe peu, car tout est transparent pour moi.

Par contre, cette histoire est à prendre en compte pour ceux qui souhaitent maintenir une frontière imperméable entre leur activité sur internet et dans la vraie vie. L’interconnexion automatique des différents réseaux (WordPress/Twitter/Facebook/Linkedin/Viadeo…) que font tous nos téléphones intelligents/tablettes/Mac/PC peut être à double tranchant.

Par le passé, j’ai eu quelques surprises en regardant ma liste de contacts et en retrouvant des patronymes/situations professionnelles dont je n’avais jamais entendu parler.

En fait, il s’agissait de blogueurs/twitters dont je ne connaissais que le pseudo.

Je me suis dit au moins une fois que l’institution qui employait un de mes contacts ne devrait absolument pas faire le lien entre sa vie IRL et sur la toile…

Merci à la suiveuse sur Twitter, qui se reconnaîtra, pour avoir partagé une excellente discussion, et tous mes voeux pour la santé de son beau-père.