Iconographie

Un patient arrive hier pour une ischémie critique des deux membres inférieurs. Il est diabétique et a déjà bénéficié d’une angioplastie avec pose d’endoprothèses sur les deux iliaques communes.
Le service de vasculaire demande un doppler et une artériographie en urgence.
Je tombe d’emblée sur une image curieuse dans la lumière de l’aorte abdominale. Cette calcification traverse la lumière, et divise le flux artériel en doppler couleur. A priori, une énorme plaque ulcérée.

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Il faudra que les radiologues fassent attention quand ils monteront la queue de cochon (c’est le nom de la sonde qui permet d’injecter l’iode) pour faire leur aortographie.

Comme souvent, les iliaques sont difficiles à analyser. Je parie quand même sur une sténose juste à la bifurcation iliaque interne/iliaque externe gauche.

Pour l’instant, toutefois, rien qui explique l’ischémie bilatérale.

Mais je tombe rapidement sur le problème.

A gauche, une occlusion de l’artère fémorale superficielle peu après sa naissance.

Et à droite, cette belle sténose:

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J’avoue que l’image est moyenne, il y a bien trop de bruit, et je n’ai pas réussi à bien dérouler l’amont de la sténose (qui est à gauche).

En doppler pulsé, c’est déjà plus parlant:

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La flèche simple montre la vitesse systolique en aval de la sténose (un peu moins de  1m/s), la double, juste après, là où la vitesse est maximale. (un peu plus de 6 m/s). Ce qui nous fait un rapport systolique tout à fait respectable, supérieur à 6. Vous remarquerez aussi la vitesse diastolique qui atteint presque 2 m/s.

Les conséquences sur les flux d’aval sont majeures:

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Le flux artériel, totalement démodulé est au dessus de la ligne de base, le flux veineux en dessous. Il n’y a vraiment pas grand’chose qui passe.

Au taquet

« C’est à vous! ».

La dame au manteau de fourrure, et au respectable solitaire pendu à son cou pose l’annuaire téléphonique qu’elle était entrain de consulter, se lève et esquisse un petit mouvement de doigt vers la porte d’entrée.

« Ce n’est pas pour moi ».

Elle va chercher celui qui devrait être son mari/compagnon, tout en récupérant l’annuaire, qui je le précise, est à elle. Celui-ci fume tranquillement devant l’entrée, tout en contemplant au sec la pluie battante qui rend l’atmosphère grisâtre. Il jette alors d’une pichenette son mégot au loin, alors qu’un cendrier se trouve juste devant son pied droit.

Il a une quarantaine d’années, est gras et tangue comme Monsieur Culbuto en marchant.

J’entame la conversation et donnant un coup de menton vers l’endroit où il fumait nonchalamment en attendant son tour chez le cardiologue: « Ca commence bien! »

« Docteur, je vous le dis banco: je bois, je fume, et parfois du cannabis! »

En effet, ça commence bien, je pressens la consultation grandiose.

Son histoire est simple, finalement: il ne fait rien, vit d’une brasserie mise en gérance et cumule les facteurs de risque, sans vouloir en corriger un seul: tabac, cannabis, alcool, sédentarité poussée au stade de mode de vie, frère coronarien, père diabétique, diabéte débutant.

Il déclare fièrement fumer 1/2 paquet quand il bois et 3 paquets les jours ou il est sobre.

Il a des douleurs précordiales depuis 8 ans, nitro-sensibles et déclenchées notamment par le froid.

C’est miraculeux, si j’ose dire que personne ne l’ait ligoté sur une table de coronarographie depuis tout ce temps, alors que l’on en fait quotidiennement à des gens qui ne se plaignent de rien, uniquement pour rentabiliser le ticket d’entrée dans la SEL de coronarographistes. C’est dire comme il est négligeant de sa santé.

Il se moque aussi de mon nom, par une assonance taquine. Bof, je suis habitué depuis l’école primaire. Par contre, cette taquinerie est le signal que je peux me lâcher au cours de cette consultation un peu particulière. Je vais enfin pouvoir faire du Dr. House dans la réalité. Je ne me suis pas retenu.

En me tournant vers Madame: « J’espère qu’il a une bonne assurance vie en votre faveur, car vous allez bientôt être veuve, alors autant que cela vous rapporte quelque chose! »

Même pas, cet individu n’a pris aucune précaution, pas même d’épouser la femme avec qui il est depuis 5 ans. Il en rit, même.

Il n’arrive pas à terminer son épreuve d’effort, ce qui n’est pas étonnant. Sa compagne, bien plus intéressée maintenant sur son état de santé qu’au début de la consultation me demande ce que j’en conclu.

« Rien, il n’a pas été au bout »

« L’examen n’a donc servi à rien?! »

« Si, bien sûr, il m’a rapporté 76.80€ (DKRP004)! »

Il éclate de rire: « Au moins vous êtes franc »

« Moi aussi, je joue cartes sur table ».

Je lui fait une ordonnance pour passer une échographie à la dobutamine, mais je pense plutôt que ses symptômes sont liés à un spasme coronaire (un Prinzmetal), car depuis 8 ans, une lésion serrée aurait probablement déjà parlé bien plus bruyamment. Je refuse de téléphoner pour accélérer le rendez-vous (à la demande de celle qui se voit bientôt sans le sou). Il ne faut pas abuser, non plus.

Par contre, il ne coûte pas un sou à la collectivité, il a en effet refusé que je lui fasse une feuille de maladie, bien qu’il soit assuré social. En fin de consultation, Madame reprend sa recherche fébrile dans les pages jaunes, afin de lui trouver sur le champ un pneumologue car « il siffle ».

Vraiment des gens curieux.

Toutefois, j’espère bien ne jamais plus les revoir. Pas parce qu’il n’est pas sympathique, au contraire, on a bien discuté, mais car je ne peux pas concevoir une telle absence de respect pour sa propre vie et celle de ses proches.

Cachez cette étude que je ne saurais voir…

Un article publié dans le WSJ du 12 décembre fait une synthèse éclairante sur le biais de publication de certaines études scientifiques.

Ou comment les études gênantes sont balayées subrepticement sous le tapis.

Le journaliste cite notamment l’article de PLoS Medicine que Stéphane a évoqué dans cette note, ainsi que de nombreux autres exemples.

On dit que la constatation est le premier pas avant la correction. J’espère donc que cet article, paru dans une grande revue non médicale va accélérer (enclencher?) le processus du nettoyage des écuries de l’EBM.

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What You Don’t Know About a Drug Can Hurt You

By Robert Lee Hotz

The Wall Street Journal

December 12, 2008.

Ghostwriting, encore.

C’est encore un article du NYT qui révèle cette pratique pour un article paru en 2003. Cet article se voulait rassurant sur le traitement hormonal substitutif, alors qu’une étude, la « Women’s Health Initiative » avait auparavant montré les liens possibles avec une augmentation du risque de cancer du sein.

L’officine payée pour écrire l’article porte le joli nom de « Design Write ».

Ta Science, tu la veux comment ?

Encore un exemple qui montre que c’est folie de confier aux firmes pharmaceutiques l’autorégulation de la publicité directe aux consommateurs !

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Drug Maker Said to Pay Ghostwriters for Journal Articles
By Duff Wilson
The New York Times
Published: December 12, 2008


From Agenda Item to Published Medical Article
By Duff Wilson
The New York Times
Published: December 13, 2008


Grassley Probes Medical Ghostwriting by Wyeth.
Sarah Rubenstein
WSJ Health Blog
December 12, 2008


Le Ghostwriting sur le site du FORMINDEP


Deux notes sur l’ancien « Grange Blanche »: ici et ici.