Indignation

Au cours de ce trimestre de rentrée où je me suis retrouvé étudiant de première année à Robert Treat, chaque fois que mon père verrouillait à double tour les portes de la maison par-devant et par-derrière et que ma clef ne me permettait d’ouvrir aucune des deux, que, pour pouvoir rentrer à la maison, il fallait que je tambourine à l’une ou à l’autre si par hasard j’étais en retard de vingt minutes sur l’heure décidée par lui, je me disais qu’il était devenu fou.

Et c’était le cas: fou d’angoisse à l’idée que son fils unique et bien-aimé était aussi mal préparé à affronter les périls de l’existence que n’importe quel jeune garçon au seuil de l’âge adulte, fou d’avoir découvert avec stupeur qu’un petit garçon grandit, en âge et en taille, qu’il se met à éclipser ses parents, et qu’à ce moment-là on ne peut pas le garder pour soi, qu’il faut le livrer au monde.

Indignation

Philip Roth

Gallimard

Médiator 150 mg

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Bon, je vais essayer de faire la critique du livre de Irène Frachon que j’ai terminé hier au soir.

Ce n’est pas très simple, car des tas d’interférences viennent un peu troubler ce que je peux en penser.

Hors postface et glossaire, il fait 129 pages que j’ai dévorées en deux courtes soirées.

Le texte est bien écrit et les phrases courtes font l’économie de circonvolutions qui pourraient nuire à la compréhension d’une histoire pas simple à appréhender, avec de multiples intervenants et rebondissements.

Au début, j’ai eu un peu de mal à m’adapter à ce récit d’une quête scientifique pointue écrit avec les tripes. Surtout que les personnes et les lieux dont l’auteur parle sont réels. Puis après quelques pages, on se laisse happer.

Globalement, ce récit est quand même plus écrit pour des professionnels de santé que pour le grand public. Et parmi les professionnels, ceux qui connaissent les lieux et les personnes vont bien évidemment accéder encore à une dimension supplémentaire.

J’ai adoré le non-dit accusateur contre un cardiologue d’Amiens bien connu.

J’ai aimé la référence à Dominique, et plus largement la façon dont elle a utilisé la toile pour avancer:

Au milieu des ces échanges, bruissant de rumeurs, fausses certitudes et mauvais tuyaux, je note l’intervention d’un médecin, administrateur de l’excellent site Atoute.org : « Le Mediator contient du benfluorex, écrit le docteur Dominique Dupagne dès 2004. C’est un médicament assez étrange, essentiellement coupe-faim par action proche des amphétamines. Il a échappé à la charrette du marché concernant ses cousines. Son positionnement est subtil, uniquement dans le cadre du diabète et de l’excès de triglycérides. En fait, il est largement utilisé comme coupe-faim en dehors de ses indications officielles. Comme les amphétamines, il est excitant et peut provoquer un excès de nervosité.Tout accident survenant dans cette situation non prévue par la loi engage donc la responsabilité du prescripteur ». Et Dupagne de conclure « Je ne serais pas surpris en effet qu’il soit retiré du marché à court ou moyen terme ». Seul et dernier rescapé du nettoyage après l’interdiction de toutes les amphétamines, on se l’arrache.

Bon bouquin, donc.

A lire pendant que l’affaire du Médiator® est encore chaude, pour se faire sa propre opinion.

Mon nom est personne

Vers le soir le géant revient en conduisant ses brebis à la belle toison ; il pousse dans la grotte ses troupeaux, et il n’en laisse aucun dehors, soit par défiance, soit qu’un dieu l’eût voulu ainsi. Il soulève l’énorme roche, la replace à l’entrée de sa caverne, s’assied, trait ses brebis et ses chèvres bêlantes, et rend les agneaux à leurs mères ; puis il saisit de nouveau deux de mes compagnons et les mange. Alors je m’approche du monstre, en tenant une coupe remplie d’un vin aux sombres couleurs, et je lui dis :

Tiens, Cyclope, bois de ce vin, puisque tu viens de manger de la chair humaine. Je veux que tu saches quel breuvage j’avais caché dans mon navire ; je te l’offre dans l’espoir que, prenant pitié de moi, tu me renverras promptement dans ma patrie. Cyclope, tes fureurs sont maintenant intolérables ! Homme cruel et sans justice, comment veux-tu que désormais les mortels viennent en ces lieux ?

À ces paroles le monstre prend la coupe, et il éprouve un si vif plaisir à savourer ce doux breuvage, qu’il m’en demande une seconde fois en ces termes :

Verse-moi encore de ce vin délectable, et dis-moi quel est ton nom, afin que je te donne, comme étranger, un présent qui te réjouisse. Notre terre féconde produit aussi du vin renfermé dans de belles grappes que fait croître la pluie de Jupiter ; mais le délicieux breuvage que tu me présentes émane et du nectar et de l’ambroisie.
Il dit, et aussitôt je lui verse de cette liqueur étincelante : trois fois j’en donne au Cyclope, et trois fois il en boit outre mesure. Aussitôt que le vin s’est emparé de ses sens, je lui adresse ces douces paroles :

Cyclope, puisque tu me demandes mon nom, je vais te le dire ; mais fais-moi le présent de l’hospitalité comme tu me l’as promis. Mon nom est Personne : c’est Personne que m’appellent et mon père et ma mère, et tous mes fidèles compagnons.

Le monstre cruel me répond :

Personne, lorsque j’aurai dévoré tous tes compagnons je te mangerai le dernier : tel sera pour toi le présent de l’hospitalité.

En parlant ainsi, le Cyclope se renverse : son énorme cou tombe dans la poussière ; le sommeil, qui dompte tous les êtres, s’empare de lui, et de sa bouche s’échappent le vin et les lambeaux de chair humaine qu’il rejette pendant son ivresse. Alors j’introduis le pieu dans la cendre pour le rendre brûlant, et par mes discours j’anime mes compagnons, de peur qu’effrayés ils ne m’abandonnent. Quand le tronc d’olivier est assez chauffé et que déjà, quoique vert, il va s’enflammer, je le retire tout brillant du feu, et mes braves compagnons restent autour de moi : un dieu m’inspira sans doute cette grande audace ! Mes amis fidèles saisissent le pieu pointu, l’enfoncent dans l’œil du Cyclope, et moi, me plaçant au sommet du tronc, je le fais tourner avec force. — Ainsi, lorsqu’un artisan perce avec une tarière la poutre d’un navire, et qu’au-dessous de lui d’autres ouvriers, tirant une courroie des deux côtés, font continuellement mouvoir l’instrument : de même nous faisons tourner le pieu dans l’œil du Cyclope. Tout autour de la pointe enflammée le sang ruisselle ; une ardente vapeur dévore les sourcils et les paupières du géant ; sa prunelle est consumée, et les racines de l’œil pétillent, brûlées par les flammes. — Ainsi, lorsqu’un forgeron plonge dans l’onde glacée une hache ou une doloire rougies par le feu pour les tremper (car la trempe constitue la force du fer), et que ces instruments frémissent à grand bruit : de même siffle l’œil du Cyclope percé par le pieu brûlant. Le monstre pousse des hurlements affreux qui font retentir la caverne ; et nous, saisis de frayeur, nous nous mettons à fuir. Le Cyclope arrache de son œil ce pieu souillé de sang, et dans sa fureur il le jette au loin. Aussitôt il appelle à grands cris les autres Cyclopes qui habitent les grottes voisines sur des montagnes exposées aux vents. Les géants, en entendant la voix de Polyphème, accourent de tous côtés ; ils entourent sa caverne et lui demandent en ces termes la cause de son affliction :

Pourquoi pousser de tristes clameurs pendant la nuit divine et nous arracher au sommeil ? Quelqu’un parmi les mortels t’aurait-il enlevé malgré toi une brebis ou une chèvre ? Crains-tu que quelqu’un ne t’égorge en usant de ruse ou de violence ?

Polyphème, du fond de son antre, leur répond en disant :

Mes amis, Personne me tue, non par force, mais par ruse.

Les Cyclopes répliquent aussitôt :

Puisque personne ne te fait violence dans ta solitude, que nous veux-tu ? Il est impossible d’échapper aux maux que nous envoie le grand Jupiter. Adresse-toi donc à ton père, le puissant Neptune.

À ces mots tous les Cyclopes s’éloignent.

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L’Odyssée, chant IX. Homère.

Traduction: Eugène Bareste. 1842

Le Roi des Aulnes (3)

Vous avez cru découvrir dans l’Allemagne le pays des essences pures où tout ce qui se passe est symbole, tout ce qui se passe parabole. Et vous avez raison. D’ailleurs, un homme marqué par le destin est voué fatalement à finir en Allemagne, comme un papillon qui tournoie dans la nuit finit toujours par trouver la source de lumière qui l’enivre et le tue. Mais il vous reste beaucoup à apprendre. Jusqu’ici vous avez découvert des signes sur les choses, comme les lettres et les chiffres qu’on lit sur une borne. Ce n’est que la forme faible de l’existence symbolique. Mais n’allez pas croire que les signes soient toujours d’inoffensives et faibles abstractions. Les signes sont forts, Tiffauges, ce sont eux qui vous ont amené ici. Les signes sont irritables. Le symbole bafoué devient diabole. Centre de lumière et de concorde, il se fait puissance de ténèbres et de déchirement.

Le Roi des Aulnes (1970).

Gallimard.

Michel Tournier.