On me demande assez souvent sur internet ou ailleurs à quel point il est « risqué » d’arrêter une statine chez un patient, celui qui est là, juste devant vous à cet instant précis.
La question est à la fois merveilleusement simple et complexe. En fait, tout dépend du risque cardio-vasculaire de base du patient à 5 ans, ou 10 ans, de la durée d’arrêt, et aussi du degré d’efficacité de la statine.
C’est implicite, mais je le précise quand même, prévenir un risque cardio-vasculaire n’a de sens que si le patient a une espérance de vie minimale. Une fois mort, on peut considérer que son risque d’événement cardio-vasculaire est marginal.
Trouver une statine sur une ordonnance d’un patient (très) âgé ou à l’espérance de vie limitée par une maladie non athéromateuse m’a toujours laissé un peu perplexe.
Il y a peu, on m’a demandé à l’ANSM un avis sur le « maléfice » lié à l’arrêt d’une statine durant un temps donné, dans le cadre d’une interaction médicamenteuse. Je suis resté bête car je n’avais aucun chiffre pour étayer mon intuition de café du commerce.
Enfin, intuition, pas tout à fait, puisqu’on peut toucher du doigt l’amplitude du problème en consultant par exemple cette page de Bandolier.
Pour éviter un évènement (décès ou évènement cardio-vasculaire majeur), il faut traiter par statine en moyenne, durant 5 ans de 9 à 91 patients en fonction du risque cardio-vasculaire de base. 9 patients avec un risque cardio-vasculaire majeur, ou 91 avec un risque mineur.
Pour vous donner une idée du risque cardio-vasculaire de votre patient, celui qui rejoue au téléphone avec son cousin le match #FRANIG devant votre bureau:
T’as vu le but de Pogba, j’te rappelle suis chez le Doc, puis l’occasion, j’te rappelle, il me parle, puis ramène moi le petit à l’entraînement, j’pourrais pas j’dois faire une gâche chez une vieille, j’te rappelle, il a pas l’air content, j’sais pas pourquoi, Tchaô j’t’embrasse…
, voici un calculateur de de risque (hors diabète ou antécédent CV).
On estime qu’un patient a un risque intermédiaire si son risque à 10 ans est compris entre 6 et 10%.
Après un syndrome coronarien, par exemple, où l’amplitude du risque cardio-vasculaire n’a plus aucune mesure, arrêter une statine nécessite donc une analyse minutieuse du rapport risque/bénéfice.
Les statines sont efficaces, c’est indéniable, pour un traitement pris sur le long terme, et l’amplitude de leur bénéfice dépend énormément du risque de base.
Ces données permettent déjà de toucher du doigt le peu de pertinence des questionnements existentiels sur l’arrêt un minimum justifié d’une statine, sur du court terme.
Un échange de messages électroniques avec les autres membres du groupe m’a fait découvrir d’autres données, issues de cette méta-analyse parue dans le Lancet en 2012. Contrairement à mon habitude, je ne donnerai pas de référence, ni le set complet de données, mais j’assume qu’elles sont fiables.
Pour « provoquer » un accident cardio-vasculaire majeur non fatal, il faut arrêter une statine pendant 1 an, chez 35 à 833 personnes en moyenne, en fonction de leur risque cardio-vasculaire de base (toujours lui!) et de l’intensité de l’efficacité de la statine sur la cholestérolémie.
Dans les mêmes conditions, l’intervalle est de 109 à 4167 patients pour provoquer un décès cardio-vasculaire.
En assumant que la réduction de risque soit linéaire dans le temps, vous doublez ces chiffres pour un arrêt de 6 mois…
Rapportés à un patient, le votre, celui qui est en face de vous, et qui cause toujours au téléphone, avec sa femme cette fois-ci, ces chiffres permettent de relativiser beaucoup de choses lorsque vous envisagez un arrêt raisonné de sa statine.














