Appelez-moi Nathalie, me dit la patiente qui vient de s’asseoir devant moi.
– Qu’est-ce qui vous amène?
Elle me tend le courrier de son médecin:
Elle n’a pas de facteur de risque cardio-vasculaire, ni personnel ni familial, ni traitement.
Non sportive, elle décrit une dyspnée stable pour des efforts modérés depuis 2 ans environ. Elle ne se plaint de rien d’autre. Ni son mari, ni un membre de sa famille en deçà du 4ième degré de parenté ne fume ni n’a jamais fumé.
– Mais vous êtes inconsciente!
La patiente me regarde troublée.
– Vous auriez dû me consulter il y a 22 ans et demi. Vous avez pris des risques insensés étant donné la positivité de votre marqueur.
– Lequel?
–Sexiste et négligente que vous êtes, vous ne regardez pas les campagnes de prévention? Votre âge enfin! 8213 jours de sur-risque! En plus, avec votre prénom…
Elle baisse les yeux et bafouille un faible mais audible quand même!
– Vous prenez les transports en commun?
-Bien oui, j’habite en centre ville!
-Saint Bayes, vous auriez pu mourrir 1000 fois en courant derrière votre bus! N’empruntez plus jamais de transports en commun, prenez votre voiture!
-Dieu du ciel, heureusement que vous êtes là, Docteur…
Comme je l’ai tweeté il y a peu, et contrairement à vos prédictions, la Fondation Recherche Cardiovasculaire a répondu précisémment à mes questions:
Afin de faire avancer la recherche cardio-vasculaire, notamment chez les femmes, je vous engage donc à verser vos dons par exemple au service de cardiologie de l’Hôpital Georges Pompidou.
Mais du point de vue de la Fondation, l’HEGP n’est d’ailleurs pas forcément un bon exemple, puisque cette revue de 2008 rédigée par une équipe de … l’HEGP… retrouve un ratio H/F de morts subites de 2.
Un registre départemental français (DEFI 77) des arrêts cardiaques extrahospitaliers a été mis en place en Seineet- Marne entre 2001-2005 [1]. Durant cette période, tous les arrêts cardiaques extrahospitaliers survenus dans le département ont été comptabilisés de façon prospective par les équipes du SAMU et des pompiers. Une validation centrale des cas était effectuée au centre hospitalier de Provins (Dr Pochmalicki). L’incidence annuelle estimée standardisée sur la population française était de 53 pour 100 000 personnes/année, 70 chez les hommes et 35 pour 100 000 PA chez les femmes respectivement.
L’ami néphro a débusqué il y a quelques temps une superbe campagne de publicité qui a pour but de sensibiliser sur le dépistages des maladies cardio-vasculaires chez la femme. Tout est dit dans le texte et les commentaires de son billet.
Je vais simplement rajouter mon petit grain de sel.
Cette campagne est en effet nécessaire, mais j’ai eu, comme beaucoup, du mal à trouver un fondement scientifique sur les deux messages qu’elle assène dans le texte:
En France, une personne sur deux qui décède d’un arrêt cardiaque est une femme.
je suis cardiologue et je tiens un blog, grangeblanche.com.
J’ai découvert le très beau petit film « Nathalie » avec Julie Depardieu, et je souhaiterais en parler sur mon blog (et éventuellement à mes patients).
Trois petits points m’interrogent néanmoins.
– Une phrase précise que « En France, une personne sur deux qui décède d’un arrêt cardiaque est une femme ». Il me semblait que la proportion était plutôt de 1 femme pour 3 hommes environ. Auriez-vous les références de l’article scientifique qui donne cette proportion de 1?
– Une autre phrase précise « A partir de 40 ans, consultez un cardiologue ». Là-aussi, je suis intrigué. Avez-vous une référence d’article ou de recommandation qui soutienne cette assertion ?
– Pourquoi les passants qui se précipitent vers Nathalie à la fin du film ne débutent pas une réanimation ? Je présume que les 10 secondes qui séparent la constatation du malaise du panneau final auraient pu être mises à profit pour sensibiliser à ce geste important de premier secours en le montrant.
Bien cordialement.
Jean-Marie Vailloud
Je n’ai pas encore obtenu de réponse. L’institut de France doit faire la bibliographie, et puis il y a eu toute cette série de ponts…
La biblio n’est pourtant pas très longue pour le premier point.
Il ne cible malheureusement que les infarctus du myocarde hospitalisés. En 2008, le taux d’hommes hospitalisés pour infarctus était de 120.4/100000. Pour les femmes, c’était 43.2/100000.
La mortalité intra hospitalière féminine est le double de celle des hommes (12.4 contre 6%). En chiffres absolus, cela fait 2235 décès masculins, et 2338 décès féminins.
Donc en effet triste égalité hommes/femmes.
Une femme a trois fois moins de chance de faire un infarctus du myocarde qu’un homme, mais en meurt deux fois plus.
Ça, ça pourrait être un bon message.
Pour les morts subites le ratio habituellement retrouvé est de 1 femme pour 3 hommes ( J Clin Epidemiol. 2004 Jan;57(1):98-102 et Cardiovascular Research 50 (2001) 186–196 par exemple).
Le gros point noir demeure le conseil d’aller voir un cardiologue à partir de 40 ans…
Vous avez vu passer une étude qui montre l’intérêt de ce dépistage de masse individuel ( 😉 ) , vous?
Le fond du problème reste la mauvaise reconnaissance des pathologies cardio-vasculaires chez la femme.
Beaucoup de femmes, parce qu’elles ignorent les symptômes et se pensent à l’abri, attendent trop longtemps avant de consulter. Il est ensuite souvent trop tard ! De plus, les médecins généralistes n’ont pas pris toute la mesure de l’enjeu. Or ce sont eux qui sont en première ligne pour agir. Aujourd’hui – je peux hélas en témoigner – ils confondent souvent les symptômes cardio-vasculaires avec des signes de stress. Résultat : ils prescrivent des tranquillisants au lieu de diriger leurs patientes vers un cardiologue afin de réaliser des examens complémentaires. Les conséquences peuvent être dramatiques !
Bouhhhhhh, les mauvais!
Le story-telling, endossé par l’Institut de France, ça a quand même de la gueule.
Heureusement, que nous cardios, contrairement à ces sexistes de généralistes qui en plus confondent accidents cardio-vasculaires et crises d’angoisse, sommes là pour nous occuper du cœur des femmes!
Enfin, non, pas vraiment, nous ne sommes pas bons non plus.
Cet article de 2009 constate que vaut mieux être soigné par une cardiologue, quelque soit le sexe du patient, le pire étant d’être une femme suivie par un cardiologue masculin:
Female patients were less frequently treated with ACE-Is, angiotensinreceptor blockers, or beta-blockers. Achieved doses were lower in female compared with male patients. Guideline-recommended drug use and achieved target doses tended to be higher in patients treated by female physicians.
There was no different treatment for male or female patients by female physicians, whereas male physicians used significantly less medication and lower doses in female patients. In multivariable analysis, female gender of physicians was an independent predictor of use of beta-blockers.
Il faut donc sensibiliser les professionnels de santé et la population sur la reconnaissance et la prise en charge des maladies cardio-vasculaires chez la femme, mais sans raconter n’importe quoi, ni stigmatiser qui que ce soit.