Fallait pas l’inviter!

D’ailleurs, ils ne l’ont pas fait…

Début février, 9 experts appartenant à une commission de la FDA ont unanimement appuyé la mise sur le marché du prasugrel pour le traitement des syndromes coronaires aigus.

Le prasugrel est un nouvel antiagrégant plaquettaire plus efficace que le clopidogrel, mais qui provoque aussi plus de saignements.

Belle unanimité, donc, mais obtenue au prix de l’éviction d’un expert, Sanjay Kaul, notoirement hostile au prasugrel.

Ajoutez à cela que le labo qui a développé le prasugrel a passé un coup de fil à la FDA quelques jours avant la réunion de la commission, pour justement s’enquérir de la présence de Sanjay Kaul dans le groupe d’experts…

Tout cela fait pas mal de bruit dans le petit monde de la régulation des questions sanitaires.

La FDA avoue du bout des lèvres des « erreurs », mais précise avoir écarté Sanjay Kaul au motif que ses prises de positions publiques contre le prasugrel soulevaient un problème de « biais intellectuel ».

Concept, bien entendu éminemment malléable.

Sont suspects de « biais intellectuel » tous ceux qui ne sont pas d’accord?

Histoire à lire et à déguster dans les trois articles suivants:


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Michael O’Riordan. FDA advisory panel votes unanimously in favor of prasugrel. theheart.org. [Clinical Conditions > Acute Coronary Syndrome > Acute coronary syndromes]; Feb 4, 2009. Accessed at http://www.theheart.org/article/939227.do on Feb 27, 2009

Michael O’Riordan. Red flags raised over FDA advisory-panel hearing on prasugrel . theheart.org. [Clinical Conditions > Acute Coronary Syndrome > Acute coronary syndromes]; Feb 13, 2009. Accessed at http://www.theheart.org/article/941619.do on Feb 27, 2009

Michael O’Riordan. « Mistakes » made: FDA acknowledges Lilly phoned to question Sanjay Kaul’s inclusion on prasugrel panel . theheart.org. [Clinical Conditions > Acute Coronary Syndrome > Acute coronary syndromes]; Feb 20, 2009. Accessed at http://www.theheart.org/article/943511.do on Feb 27, 2009

Perdre le Nord

Le JAMA a encore une fois publié hier un article qui est un véritable pavé dans la mare.

L’article montre qu’une faible partie des recommandations valables en septembre 2008 et publiées par les sociétés savantes dominantes en cardiologie (ACC et AHA) et sur lesquelles se basent les cardiologues du monde entier pour traiter leurs patients sont basées sur des preuves scientifiques solides.

Ainsi, seulement 314 recommandations sur 2711 sont de « niveau de preuve A », c’est à dire « recommandations basées sur des preuves issues de nombreux essais ou méta-analyses », alors  qu’à l’autre bout du spectre de la crédibilité, 1246 sont de niveau C, c’est à dire « recommandations basées sur des opinions d’experts, des cas cliniques ou des normes en matière de soins ».

Cela revient à dire qu’une bonne partie de la médecine basée sur les preuves, tout du moins en cardiologie, ne repose justement sur aucune preuve.

En effet, comment faire confiance à des « opinions d’experts » quand on connait les collusions fréquentes entre ces fameux experts et l’industrie pharmaceutique ou leur peu de tenue à l’épreuve du temps (un exemple ici) ? Et le « cas clinique » ne s’éloigne pas tellement du chamanisme, en tout cas en ce qui concerne sa généralisation.

Évidemment, tout ceci est très grave, pour nos patients et notre pratique quotidienne. Je n’évoque même pas les considérations médicolégales complexes, par exemple dans le cas d’une recherche de responsabilité au cours d’un soin ou un médecin a suivi à la lettre une recommandation, mais de niveau C…

Ne refaisons pas non plus le coup du nuage de Tchernobyl. En effet, les quelques recommandations publiées en Europe, et encore plus rarement en France s’abreuvent exactement à la même source que les américaines.

J’ai hâte de lire les réactions, notamment de l’ACC et de l’AHA. Je vais un peu réfléchir sur cette histoire (surtout lire l’article à fond, l’éditorial et musarder de-ci de-là), et j’en reparlerai sûrement.


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Pierluigi Tricoci, Joseph M. Allen, Judith M. Kramer, Robert M. Califf, and Sidney C. Smith, Jr. Scientific Evidence Underlying the ACC/AHA Clinical Practice Guidelines. JAMA. 2009;301(8):831-841.


Terrence M. Shaneyfelt, Robert M. Centor. Reassessment of Clinical Practice Guidelines: Go Gently Into That Good Night. JAMA. 2009;301;868-869.


Sarah Rubenstein. Despite Wide Research, Heart Disease Guidelines Fall Short. The WSJ Health Blog, published february 25, 2009.

Un pont trop loin, suite

Dans cette note, je prédisais un débat serré entre les « pro-pontages » et les « pro-angioplasties ».

Et en effet le débat fait rage.

D’abord, cet article du NYT qui n’a pas interprété l’article comme moi, et qui finalement juge que ce sont les endoprothèses qui ont gagné le match.

Ensuite cet article de theheart.org qui résume bien les points de vue.

La controverse n’est donc pas prête de s’éteindre…

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Heart Stents Found as Effective as Bypass for Many patients.
By Roni Caryn Rabin
The New York Times
Published: February 19, 2009

Shelley Wood. Parsing SYNTAX: Pros and cons of PCI and CABG for complex coronary disease. theheart.org. [Clinical Conditions > Interventional/Surgery > Interventional/Surgery]; Feb 19, 2009. Accessed at http://www.theheart.org/article/942957.do on Feb 25, 2009

On looking at Subgroups

Il s’agit du titre d’un éditorial du dernier Circulation, rédigé par une statisticienne, Janet Wittes.

C’est un texte comme je les aime.

Un texte qui propose un point de vue « engagé » sur une question, c’est à dire que son angle d’attaque n’est pas le consensus mou que l’on retrouve trop souvent dans les publications scientifiques médicales.

Cet éditorial est un chouïa trop technique pour moi, en tout cas pour mes faibles connaissances statistiques et mon anglais de cuisine, et j’ai du le relire plusieurs fois pour essayer d’en tirer quelque chose d’exploitable.

Toutefois, je suis certain que ce texte est « important ».

L’auteur donne donc des clés pour analyser et critiquer les études de sous-groupes qui pullulent pourtant dans la littérature scientifique médicale.

En fait, l’analyse des sous groupes, qui devrait plutôt faire générer des hypothèses à défricher, sert le plus souvent de « rattrapage aux branches » pour des molécules ou procédures qui ont échoué à montrer un intérêt dans la population principale.

Je ne reviendrai pas sur l’exemple de l’ivabradine (Procoralan) qui ne fait pas mieux que le placebo dans la population générale de l’étude BEAUTIFUL, mais que le laboratoire vante (et vend) Urbi et Orbi car cette molécule a fait mieux que le placebo pour des critères secondaires, dans un sous groupe. J’avais utilisé alors la métaphore du grognard napoléonien qui ayant tué un grenadier britannique à Waterloo, aurait conduit un commentateur peu objectif à revendiquer une victoire française écrasante en ce jour pourtant funeste.

Janet Wittes donne donc des pistes pour que le lecteur puisse essayer de séparer le bon grain de l’ivraie et illustre son propos par deux exemples marquants.

Premier exemple: dans une étude de prévention d’infarctus du myocarde létaux par l’aspirine (ISIS-2), les investigateurs se sont « amusés » à classer leur population en 12 sous groupes, en fait les 12 signes du zodiaque afin d’analyser l’efficacité de l’aspirine pour chacun d’entre eux. Tout cela, bien sûr, dans le but de montrer leur défiance face à l’analyse en sous groupes. Et bien, si l’aspirine est clairement efficace dans la population générale; ce qui est peu contesté, elle est dangereuse chez les sujets nés sous les signes des gémeaux et de la vierge.

Comme le dit très finement Janet Wittes: « Most nonastrologers would believe the findings due to chance« .

Deuxième exemple, théorique, celui-çi.

Si l’on multiplie les sous-groupes, on augmente très sensiblement la « chance » d’avoir un résultat positif pour l’un d’eux.

L’auteur prend l’exemple d’une étude comparant deux traitement inertes, deux placebos. Si l’on divise la population de départ en 20 sous-groupes exclusifs, la probabilité d’avoir dans un sous-groupe une différence significative, c’est à dire p<0.05 est de 64%. Pour 50 sous groupes, la probabilité est de 92%, pour 100 sous groupes, elle est supérieure à 99%.

La division en autant de sous groupes peut paraître farfelue et peu fréquente, mais ce n’est pas si rare. Ainsi, l’éditorial se rapporte à une étude, RUTH qui en a 51!


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Wittes J. On looking at Subgroups. Circulation 2009;119;912-915