Lost in Translation

Lost in translation est un film de Sofia Coppola sorti en 2003. C’est mon film culte à moi.

À vrai dire, je ne suis pas du tout cinéphile, je vais exceptionnellement voir des films au ciné (le plus souvent avec et pour les enfants) et je ne regarde presque pas la TV. J’ignore probablement des centaines de films qui me correspondraient aussi peut-être parfaitement. La première fois que j’ai vu ce film, peut-être attiré par la présence de Bill Murray, c’était un lendemain de garde, et j’étais totalement déphasé, donc en parfaite osmose avec ce film. Depuis, nous avons toujours vécus côte à côte. Nous partageons des hauts et des bas. Nous partageons aussi une certaine incompréhension du monde. Comme dirait mon aîné, il ne se passe strictement rien dans ce film. De fait, il n’y a aucune action, un peu comme dans la vie, mais il ne se passe pas rien. Tout est minimaliste. La profonde rupture entre Bob (Bill Murray) et son épouse n’est jamais évoquée que par petites touches, quelques phrases sur un fax ou quelques minutes de conversations très banales. Idem pour Charlotte (Scarlett Johansson) et son époux qui n’ont strictement rien en commun hormis quelques selfies jaunis. Comme dans la vie, le film alterne la mélancolie et les situations absurdes, cocasses. Bob, l’acteur déchu et Charlotte, en plein questionnement vont se retrouver et se comprendre dans une bulle créé par le jet-lag et leur profonde incompréhension du monde nippon (Lost in Translation). Pourtant, rien n’est plus japonais que leur relation minimaliste caractérisée par une grande retenue, un regard, un mi-sourire, une caresse sur un pied. Hokusai arrivait à représenter une crevette avec quelques traits, Sofia Coppola représente en quelques plans la vie que nous traversons sans comprendre, et au cours de laquelle, parfois, nous nous croisons.

Doromamire no Tora de Hayao Miyazaki (2)

L’an dernier, j’avais écrit cette note après le long périple estival des Vailloud à la découverte des musées de chars en Europe Occidentale. Cet été, nous serons bien plus sédentaires. L’an prochain, par contre, nous pensons visiter le grand musée des blindés situé en Russie à une soixantaine de kilomètres de Moscou. mais peut-être aussi que l’an prochain mes enfants seront passés à autre chose et que leur rêve sera de visiter la collection d’hémiptères du Muséum d’Histoire Naturelle, qui sait?

L’an dernier, donc, j’avais découvert que Miyasaki avait illustré un récit de guerre écrit par un tankiste allemand, Otto Carius, « Les tigres dans la boue ». Comme je l’ai déjà dit, ce récit n’a pas le souffle d’un « À l’ouest rien de nouveau », ou d’un « Orages d’acier », mais il décrit avec vivacité les misères quotidiennes d’un commandant de tank sur le front de l’est durant la seconde guerre mondiale. Otto Carius raconte notamment un engagement qui a eu lieu lors de la Bataille pour la tête de pont de Narva (Estonie) entre février et juillet 1944. C’est précisément cet engagement que Miyasaki a décidé d’illustrer dans une manga publiée en 1999, « Doromamire no Tora ».

Après pas mal de recherches, j’avais réussi à mettre la main sur une traduction pirate de ce manga que j’ai rassemblée et stockée ici. Finalement, je me suis dit que ça pourrait être sympa d’acheter la manga, ce qui fut fait promptement grâce à Amazon. Amazon est un monstre qui tue nos libraires, mais je trouve quand même incroyable de se faire livrer à domicile une obscure manga de 1999, envoyé par un libraire quelque part au Japon.

J’ai été étonné par la qualité de l’ouvrage. Le récit de la bataille de Narva, et une autre histoire un peu moins intéressante sont accompagnés par une abondante documentation concernant l’histoire d’Otto Carius, que Miyasaki a rencontré, ainsi que les lieux de l’engagement en Estonie, que le dessinateur a visités. Si vous voulez vous balader sur leurs pas (sans être mangé par les moustiques comme le fut Miyasaki), c’est ici. J’y ai retrouvé la ligne de front (la voie de chemin de fer), la Rollbahn (la route Tallinn-Narva), le Kinderheim (Sinimäe)…

Je l’ai déjà dit mais Carius était pharmacien (il est décédé en 2015) et il a appelé sa pharmacie « Tiger Apoteke », du nom de son blindé de prédilection.

Le peu d’oeuvres de Miyasaki que je connaisse sont plutôt oniriques. J’ai donc été très surpris de l’énorme travail de documentation accumulé par le dessinateur sur les chars, les récits, les lieux, et les hommes. Comme souvent, derrière le rêve, il y a un travail de fourmis.

Le Tipp-Ex

Un Bic, un Tipp-Ex, une règle (en fait ma règle ECG), ma trousse était prête.

Comptant sur mon téléphone portable, je n’avais pas emporté de montre. Je n’en porte plus depuis des années. À force de chercher la montre parfaite, je l’ai rendue idéale. Cet oubli aurait pu être pénible et suscita une petite panique lorsqu’un collègue de DIU me fit très justement remarquer, juste avant de rentrer dans la salle que nous serions probablement obligés de garder nos portables dans les sacoches.

Heureusement, en rentrant dans la salle je remarquais une grande horloge numérique à chiffres rouges.

Bref, je repassais un examen.

De toute évidence, pour les appariteurs et surveillants de cet amphi de Bichat, c’était aussi la première fois depuis des temps immémoriaux qu’ils faisaient passer un examen. Il manquait les listes des étudiants des deux autres facs et l’administrative n’avait préparé logiquement que un tiers des places. L’appariteur, de la hauteur de sa considérable importance m’a toisé et ne voulait pas me faire rentrer dans la salle car mon nom n’était pas sur la liste. Je lui ai tendu ma convocation, mais il a jugé que ce n’était pas une preuve suffisante en m’épelant bien le mot convocation, au cas où je n’ai pas compris l’énormité de ma prétention. Ce n’est qu’en constatant que je n’étais pas le seul qu’il a daigné me faire rentrer. J’ai écrit mon nom et signé en face sur une feuille blanche sans montrer une quelconque preuve de mon identité. Du travail de pros. Ils devraient passer un DIU d’examens.

La préparation de ce DIU m’a fait revenir en 2004, date de mon dernier examen écrit.

C’est quand même drôle, les examens…

C’est comme un sport, il faut s’entraîner pour réussir, et quand on s’arrête, ça fait mal avant de pouvoir « retrouver ses sensations », comme disent les sportifs quand ils veulent dire quelque chose sans avoir à réfléchir.

J’ai passé des heures devant mes diaporamas et ce qui me semblait non mémorisable l’est devenu. J’ai retrouvé le plaisir de me souvenir dans l’ordre de listes de mots qui ouvrent d’autres listes de mots, comme autant de tiroirs: intérêt psychologique, effet anti-thrombotique, antiarythmique, anti-ischémique, prise en charge des facteurs de risque (je suis quand même assez fier de m’en souvenir, dans ce TGV, sans effort, 7 jours exactement après l’examen). Je me souviens même de la diapo illustrée d’une photo avec quatre patients pédalant devant un poster montrant un paysage montagneux. Dans le cours sur l’artériopathie des membres inférieurs, j’ai appris jusqu’à une arborescence à trois niveaux. Disséquer les cours en suivant les titres et les sous-titres, écrire les listes sur une feuille de papier en faisant appel à ma mémoire vive, faire des pauses quand tout devient confus et que l’esprit vagabonde, autant de sensations qui sont devenues, durant la préparation de l’examen, ma madeleine. Avoir un objectif, rester concentré, bien dormir, mais aussi douter quand tout s’embrouille et qu’il semble impossible de trouver le bon tiroir devant la future feuille blanche, tout m’a rappelé mes examens passés.

C’était un DIU, pas l’internat. Je n’y ai passé aucune nuit, que des après-midis ou des matins. Je n’y pensais pas tout le temps non plus, et surtout j’espère bien ne pas en rêver au moins une fois chaque mois comme je le fais de mon internat depuis 1997. Mais en parlant avec les autre étudiants, comme moi sortis depuis longtemps de la course d’obstacle des examens, je me suis rendu compte que nous avions tous eu les mêmes sensations.

De l’examen lui même, j’ai retrouvé l’impression d’une série d’apnées durant lesquelles l’impression du temps qui passe disparait. Et pourtant il passe, rendant nécessaire le retour périodique à la surface pour savoir le temps qui reste. Une grande inspiration, on plonge dans une question, retour à la surface pour regarder l’heure, on replonge pour la question suivante…
Je me suis réservé les 20 dernières minutes pour me relire, sûrement le moment le plus horripilant d’un examen. On a tout donné (ou rien) et on ne pense qu’à laisser derrière soi l’épreuve (qui porte ainsi très bien son nom), mais il faut rester pour se relire.

Finalement, ce ne sont pas les heures passées en solitaire devant un écran, les doutes, les angoisses qui m’ont laissé le pire souvenir. C’est d’écrire trois longues heures. Je n’écris quasi plus au stylo depuis bientôt 13 ans. Mes plus longs textes manuscrits sont désormais les trois lignes écrites dans les fiches d’appréciation des internes tous les six mois ou de temps en temps quelques mots laconiques sur la carte fantaisie ornée d’un illusoire « on pensera toujours bien fort à toi » d’un membre du personnel de la clinique qui part. Et comme j’ai toujours mal écrit, forcer sur le Bic pour écrire lisiblement pendant trois d’heures a été un petit supplice chinois.

A la fin de l’examen, mon vieux cal du majeur droit était rouge et douloureux.

Je me suis positionné pour un autre diplôme l’an prochain, un DU de coeur artificiel/assistance cardiaque. Mais j’ai bien veillé à ce qu’il n’y ai pas d’examen écrit à passer, seulement un mémoire.

La Disparition

Ça faisait longtemps que je voulais emmener mes deux ados à Auschwitz. Personne dans les deux familles n’a été déporté, mais ce qui s’y est passé fait partie de nous tous. J’avais finalement une notion de devoir de mémoire, mais, avant d’y être allé, cela restait assez théorique pour moi.

Et puis, j’ai croisé des oeuvres comme l’immense Shoah, La mort est mon métier, La liste de Schindler, dans une moindre mesure Le roi des Aulnes, et surtout Maus. Nous avions aussi regardé tout un tas de documentaires.

L’extermination en masse dans les camps de la mort ne m’était donc pas inconnue, ni d’un point de vue théorique, ni d’un point du vue viscéral, surtout après Shoah et Maus

Avant de partir à Cracovie, j’étais un peu inquiet de ce que la visite des camps de Auschwitz allaient nous faire, aux ados et moi. À ce jour, je ne sais toujours pas, nous ne l’avons pas encore évoqué.

En fait, j’ai été surpris de notre visite. Je ne m’attendais pas à cela. Je m’attendais à une visite émotionnellement difficile à supporter. Des moments ont en effet été difficiles, mais le côté un peu parc d’attraction de la visite a permis de prendre un peu de distance et de ne pas se retrouver seul devant l’horreur. Même avec les écouteurs, entourés de touristes et de guides, certains moments sont difficiles à supporter. La salle des cheveux de femmes, qui montre derrière une grande vitrine les 2 tonnes de cheveux retrouvés par les libérateurs soviétiques est terrible. Le guide nous a demandé de ne pas prendre de photos, par respect, mais je pense que cette consigne était inutile. Les monceaux d’objets personnels, lunettes, chaussures, brosses, blaireaux, ustensiles en émail, les photos anthropométriques des déportés, les cellules du sous-sol du bloc 11, et tant d’autres choses sont poignants, mais les cheveux, c’est au-delà de tout.

Visiter Auschwitz I et Auschwitz-Birkenau (Auschwitz II) nous a permis de toucher du doigt un moment terrible de l’histoire humaine commune et de nous rendre compte. Par exemple, je connaissais la rampe et le processus de sélection à l’entrée des convois pour l’avoir lu et vu dans des films des dizaines de fois. Mais je n’arrivais pas à me rendre compte de ce que c’était, et finalement, je ne connaissais rien. La visite m’a permis de toucher la rampe, et c’est poignant. Certains visiteurs touchaient les chambranles des portes des blocs, je l’ai fait aussi.

Je vous conseille de regarder ce web documentaire qui explique la solution finale par le prisme des deux extraordinaires albums de clichés (l’album d’un officier nazi et celui de Madame Lili Jacob) qui sont de rares témoignages photographiques de ce qui s’est passé. Il faut avoir Firefox pour accéder au site, que j’ai trouvé un peu fouillis, mais j’y ai retrouvé ce que j’avais vu. Je vous conseille aussi ce site qui se concentre sur l’album de Madame Lili Jacob.

Pour finir, le guide était vraiment remarquable de précision et de justesse. En nous quittant, ils nous a dit quelques mots: Il est important de venir voir les camps d’Auschwitz, car il y a de moins en moins de déportés qui peuvent encore témoigner. Dorénavant, nous pouvions le faire et ainsi prendre leur relais afin d’assurer le rôle de passeurs.

La charge est trop lourde, et je ne m’en sens pas digne. Voici quelques clichés qui reflètent ma visite. Allez-y, la visite est difficile, mais elle me paraît indispensable pour comprendre et ne pas oublier.

Je commence volontairement par cette image prise à Cracovie d’un panneau « Auschwitz Tours » (avec le pack mine de sel) qui m’a choqué et qui fait peur pour l’avenir du site. 

Le vieux quartier juif de Kazimierz. Bâtiments laissés en l’état et cafés branchouilles s’y côtoient.

Le parking du site de Auschwitz I, des milliers de touristes (dont nous).

L’entrée de Auschwitz I et l’alignement des blocks.

J’ai recherché ce qu’était devenu Monsieur Daniel Pinette. Il est arrivé à Auschwitz par le convoi 62 du 20/11/43 et il est décédé à Dachau le… 11/04/45. C’était un être humain.

 Une copie des minutes de la conférence de Wannsee, avec le tableau des objectifs. Un coin de ciel bleu au dessus.

Le couloir qui montre quelques centaines de photos anthropométriques (parmi des dizaines de milliers) de déportés est éprouvant. Regardez les dates d’arrivée et de décès.

Ce cliché, pris dans le fameux couloir montre parfaitement ce qu’est parfois une visite à Auschwitz.

Une chambrée avec les lits d’origine, et les fantômes qui nous entourent.

La chaussure rouge qui m’a fait penser à la robe rouge de la petite fille dans le film La liste de Schindler. Les valises sur lesquelles les déportés marquaient consciencieusement leurs noms pour pouvoir les récupérer après la douche. Monsieur Karel van Gelderen était musicien. Ce site regroupe quelques informations sur sa vie. L’histoire de sa famille s’est arrêtée à la Shoah. Monsieur Hermann Wetzler , né le 26/10/1881 est décédé fin octobre 1944.

Des boites de Zyclon B.

Le block 10, dans lequel s’est déroulé une partie des expériences réalisées par des médecins de Auschwitz sur des déportés. C’est à la suite de ces horreurs que le Code de Nuremberg a été rédigé en 1947.

Le block 11, autre enfer dans l’enfer. C’est ici, dans une cellule disciplinaire , qu’est mort le Père Maximilien Kolbe. C’est aussi dans ces sous-sols qu’a été testé pour la première fois le Zyclon B le 03/09/41.

Le lieu d’exécution de commandant du camp.

Le corps de garde de l’entrée de Auschwitz II (Auschwitz-Birkenau). L’image, connue entre toutes est tellement écrasante que j’ai été très surpris de voir le bâtiment, si petit, écrasé lui même par la taille du camp.

L’intérieur du Block de la mort, qui est un enfer dans l’enfer de Auschwitz-Birkenau. Pas par son emménagement qui est identique aux autre blocks, mais car les femmes, jugées initialement aptes pour le travail lors de la sélection initiale, qui y étaient conduites étaient vouées à la chambre à gaz ou à y mourrir de faim. 

Les rangées de baraques en pierre. Des baraques en bois, il ne reste que les cheminées.

Au bout de la voie ferrée, juste à côté des chambres à gaz/crématoires II et III.

Encore un autre enfer dans l’enfer, mais il y en a tant…

Pour finir, la rampe de sélection, simple espace de terre battue, mais c’est exactement ici que tout se jouait dans l’espoir et le soulagement des déportés d’être enfin arrivés quelque part après un terrible voyage dans les wagons à bestiaux. Derrière moi l’entrée des trains sous l’arche du corps de garde. À ma gauche, la « vie », l’entrée dans le camp après être passé à l’épouillage. Tout droit les chambres à gaz/crématorium II et III. À ma droite, les chambres à gaz/crématoriums IV et V.

Messieurs et Mesdames,
Nous savons que vous êtes très fatigués, que vous avez eu un voyage
très long et épuisant.
Aucune nourriture ni eau n’abondait.
Nous sommes désolés, mais ce n’est pas notre faute.
Maintenant, c’est du passé.
Nous allons vous mettre dans un camp.
Tous vivront dans des conditions normales.
Nous sommes désolés de devoir vous donner quelques mauvaises nouvelles. Vers le camp, où vous allez vivre et travailler, il y a environ 3 km et il se trouve qu’aujourd’hui nous n’avons pas de transport. Aussi nous vous demandons maintenant que :
Toutes les femmes, mères avec leurs enfants en dessous de 14 ans, tous les hommes malades ou handicapés se placent à gauche.
Le reste, capable de travailler, et donc capable de marcher jusqu’au camp, restera placé sur la droite du quai.


Source.