Prescrire de février.

J’ai reçu hier la revue Prescrire de février, et un petit article a retenu mon attention.

Cet article relate que la FDA a publié en décembre 2008 un avertissement sur le résultat de l’étude IRIS.

Cette étude a été arrêtée en février 2008 par son comité de surveillance du fait d’une surmortalité observée dans le groupe du traitement étudié, en l’occurrence la tinzaparine.

Cet essai comparait l’efficacité de la tinzaparine vs héparine non fractionnée dans la thrombose veineuse profonde ou l’embolie pulmonaire survenant chez des patients âgés de plus de 70 ans, et ayant une insuffisance rénale définie comme telle: clairance inférieure à 30 ml/min si âge compris entre 70 et 75, clairance inférieure à 60 si âge supérieur à 75 ans.

L’étude a été arrêtée après que 350 patients aient passé le cap des 90 jours de surveillance, car la mortalité dans le groupe tinzaparine était alors de 13% (23 sur 176) contre 5% (9 sur 174) dans le groupe héparine non fractionnée.

Les causes de surmortalité ne sont pas claires, mais ne semblent pas dues à des accidents hémorragiques ou thrombo-emboliques.

Trois remarques.

  • Selon la formule MDRD, il suffit pour une femme de 70 ans d’avoir une créatininémie supérieure à 155 μmol/l pour avoir une clairance inférieure à 30 ml/min/1.73m² (201μmol/l pour un homme). A 75 ans, pour le même poids, et pour avoir une clairance inférieure à 60 ml/min/1.73m², il suffit que la créatininémie soit supérieure à 85 μmol/l pour une femme et 110 μmol/l pour un homme. Mais dans cette étude, les investigateurs ont utilisé la formule de Cockroft qui a tendance à surestimer le degré d’insuffisance rénale chez le sujet âgé de plus de 65 ans. Les chiffres de créatininémie utilisés pour l’inclusion des patients sont donc encore plus bas. Par exemple, pour un poids de 60 kg, un âge de 70 ans et une clairance inférieure à 30 ml/min: 172 μmol/l pour un homme, 146 μmol/l pour une femme. Pour le même poids, à 75 ans, et pour une clairance inférieure à 60 ml/min: 80 μmol/l pour un homme, et 68 μmol/l pour une femme. Note pour moi-même: prendre le réflexe de toujours calculer une clairance à l’aide d’une des deux formules lorsque je prescris un traitement contre-indiqué en cas d’insuffisance rénale.


  • Pour une fois, je regrette de ne pas recevoir les labos, car je présume que les visiteurs médicaux de Leo Pharma (Innohep/tinzaparine) ont dû répercuter immédiatement les résultats inquiétants de cette étude, et ce, bien avant que je ne tombe dessus en lisant Prescrire.


  • Grosse mortalité (5% à trois mois dans le cas le plus favorable !) et énorme différence entre les deux groupes. Ce qui me chiffonne beaucoup est l’absence de cause clairement identifiée…

Grille de lecture critique.

Grâce au blog de David Rothman, j’ai découvert un site américain (Health News Review)  qui propose une grille de lecture afin d’estimer la qualité d’un article de la presse généraliste traitant d’un traitement médical, médicament ou procédure.

La grille est très intéressante, mais peut-être moins que la démarche en elle-même.

Cette dernière fait écho avec une discussion que nous avions eue avec le Dr JD Flaysakier sur le traitement journalistique des nouvelles médicales, et plus particulièrement sur l’indépendance des journalistes.

Les critères de Health News Review me semblent être simples et pertinents. Cela mériterait qu’on les adapte chez nous. En tout cas, je vais peut-être les tester sur le prochain article santé sur lequel je vais tomber, disons, dans Le Monde, par exemple.

Il manque peut-être une chose, mais qui n’apparait jamais dans ce type d’articles, que ce soit chez nous ou aux Etats-Unis; la déclaration d’éventuels conflits d’intérêts du journaliste….

First contacts

Premiers contacts de mes enfants avec la religion, et premières interrogations tellement difficiles à satisfaire.

Comme toujours, la vie est plus facile pour les croyants. L’histoire (Histoire?) est bien rodée depuis 2000 ans.

D’un côté une croyance à laquelle je ne souscris pas, mais d’un autre, une part immense de notre culture judéo-chrétienne. Enfin, pour compliquer le tout, nous essayons de ne pas les influencer pour qu’ils ne croient pas. On ne va quand même pas répéter les anciens travers…

Pour l’instant, le « catéchisme » de Thomas, 4 ans et demi est surréaliste et drôle: « Le petit Jésus est mort rouillé sur la Croix! ». Pas étonnant, avec tous ces christs en fer, visibles un peu partout.


Cracher dans la soupe.

Stéphane a soulevé dans cette note une discussion intéressante sur l’autocensure à laquelle un médecin blogueur doit s’astreindre ou non.

Est-il « acceptable » de dénoncer des pratiques discutables, ou des erreurs flagrantes de prise en charge de confrères ?

Bien entendu, ceci ne s’entend que sous la condition sine qua non, que ni le confrère ni le patient soient identifiables.

Vaste débat…

Les réflexions de Stéphane arrivent au moment même, où à deux reprises, en très peu de temps, j’ai dit à deux patients de changer de médecin. L’un à mots couverts, l’autre clairement et en mettant les points sur les i.

C’est bien sûr totalement anti-déontologique, mais les situations me semblaient assez claires pour que je prenne ces décisions, pour moi totalement exceptionnelles. Par ailleurs, dans les deux cas, je leur ai proposé de consulter un autre médecin que moi, et pour cause, vous le verrez dans le second cas.

Premier cas.

Je dois contrôler un doppler carotidien en post opératoire d’une endartériectomie. La patiente a été opérée pour une sténose serrée du côté A (A, pour ne pas dire droite ou gauche). Par ailleurs, on est en train d’explorer le côté B pour une suspicion de sténose serrée.

La patiente me raconte son histoire. Elle est suivie par un angiologue (je ne ferai aucun commentaire) depuis « des années », alors qu’elle est totalement asymptomatique. Elle passait un contrôle tous les six mois pour une sténose à 50% côté B (c’est à dire pas grand’chose d’un point de vue médical) et « rien » du côté A. On lui fait un scanner cervical pour autre chose, et on trouve une sténose serrée à 75% du côté A et à 62% du côté B. Entre le dernier contrôle doppler et le scanner, il ne s’est pas passé 1 mois. On l’opère donc du côté A.

Je jette un coup d’oeil: chirurgie parfaite de côté A, et sténose calcifiée, serrée (supérieure à 70%) du côté B. Mon examen est fait moins d’un mois après le scanner.

Bon, je trouve une sténose clairement plus serrée que le scanner, mais cela ne me gène pas plus que cela. Les résultats peuvent diverger à cause d’un tas de raison, la principale étant qu’on ne mesure pas la même chose. Je ne vais pas rentrer dans ces considérations. Je vais peut-être vous paraître présomptueux (je suis cardio, vous êtes habitués), mais je pense être plus près de la vérité que le scanner.

Bref, une erreur certaine de l’angiologue sur le côté A, et très probable (de mon point de vue) sur le côté B.

Ce n’est pas rédhibitoire. Ce genre d’erreurs n’est pas rare, et peut éventuellement arriver à tout le monde. Par ailleurs, je vous avais déjà dit à quel point la formation en écho-doppler vasculaire est hétérogène en France.

Ce que j’ai trouvé scandaleux est la fréquence des contrôles doppler. Car quand on n’a « rien » d’un côté et « pas grand’chose » de l’autre, quel intérêt de faire une surveillance aussi rapprochée ? A part pour rentabiliser l’appareil d’échographie, je n’en vois aucun.

D’autant plus que la patiente était terrifiée, croyant avoir des artères se calcifiant en quelques semaines (en plus, mon résultat n’était pas fait pour la rassurer). Je lui ai expliqué le pourquoi du comment en restant évasif, notamment qu’une surveillance n’avait pas la même valeur en fonction de l’endroit où on la pratiquait.

Deuxième cas.

Je vois une jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle a fait il y a environ 6 mois une thrombose veineuse profonde (TVP) jambière. Elle prenait la pilule, sans fumer, mais portait à l’époque une genouillère du côté de la phlébite qui était à priori mal adaptée, car elle lui comprimait le mollet.

A part cette genouillère, la collègue cardio qui l’a gérée en premier n’a retrouvé aucun autre facteur pro thrombotique familial ou personnel. Elle conseille de faire un bilan d’hémostase et conseille un traitement de 6 mois par AVK.

Je la revois donc 6 mois après. Le bilan d’hémostase est parfaitement normal, hormis les dosages des proteines S et C qui sont abaissées sous AVK, et qui seront donc à refaire.

Elle me dit avoir arrêté très récemment les AVK, car à la suite d’un « accident », elle pouvait être potentiellement enceinte (dans son cas, une première grossesse qui n’aurait pas été « non désirée »).

J’ai dit, d’accord, pas de soucis, on n’est pas à 15 jours près.

La suite est grandiose.

Inquiète, elle va voir sa gyneco habituelle (Thétis, je compte sur toi pour commenter).

Cette dernière la somme de prendre une pilule du lendemain, car « elle refusera de suivre une telle grossesse, à cause de problèmes d’assurance ».  La gynéco lui demande aussi de consulter un cardiologue du CHU lui indiquant noir sur blanc les modalités de surveillance d’une grossesse éventuelle ultérieure. La patiente, défaite, va acheter sa pilule du lendemain chez le pharmacien. Mais finalement, elle ne la prend pas.

Je vous rappelle que cette patiente n’a, à ce jour aucun facteur pro-thrombotique intrinsèque mis en évidence, que son traitement par AVK, très problématique au cours du premier trimestre arrivait à sa fin, et pouvait donc être arrêté sans aucun inconvénient, et enfin que sa phlébite était distale, donc peu dangereuse.

Elle m’a demandé ce que j’en pensais, et ce qu’il fallait faire.

Ca m’a sortit du coeur: changer de gyneco!

L’excuse minable de l’assurance m’a tué, mettre en danger une grossesse potentielle sans aucune raison scientifique, et sans volonté de se renseigner sur le sujet m’a tué, la volonté de se « couvrir » en dépit de l’intérêt de sa patiente m’a tué.

J’ai téléphoné à une copine PH dans un service de médecine interne pour confirmer mes connaissances. Elle était parfaitement d’accord avec moi.

J’ai donné à la patiente le nom de deux gynécos, dont une hospitalière. Toutes deux, étant selon ma copine, capables de « gérer des grossesses avec un SAPL, alors une TVP simplex, tu penses bien…« .

Bien sûr que cette jeune femme a des chances de récidive plus élevées que la population générale, bien sûr qu’une grossesse est délicate du point de vue hémostase (ma mère, ancienne sage femme m’a toujours dit qu’une femme enceinte a un pied dans la tombe-c’était dans les années 70!-), mais je pense que l’attitude de cette consœur, c’est à dire de sommer une jeune femme d’arrêter une grossesse potentielle est totalement injustifiable.

J’ai « jugé » ces deux cas en n’ayant parlé ni à l’angiologue, ni à la gyneco. Je me suis fié uniquement à la parole des patientes.

J’ai employé le terme « jugé » à dessein, même si, bien entendu, il ne saurait en être question. Ce n’est pas un jugement, simplement mon opinion de praticien,  exprimée dans le cadre de ces deux consultations. J’ai dit ce que je pensais être le mieux pour ces patientes, et ce, quelles que soient les conséquences. En effet,  si jugement il y a, ce serait plutôt le mien si l’un des confrères portait son affaire devant le Conseil de l’Ordre (notamment dans le second cas).

Exercer médecine expose necessairement à des tentations, notamment pécuniaires, et des craintes, notamment médico-légales. Si l’on peut tirer un enseignement de ces tristes histoires, et donc justifier que je vous les raconte, ce serait qu’il faut savoir se garder des deux, et soigner dans le seul intérêt de son patient. Tout simplement. Mais c’est déjà beaucoup.