Scotome

Le 5 août, comme d’autres blogueurs dans le domaine de la santé, j’ai reçu un message électronique de la part de la rédaction multimedia du Sénat qui me faisait part de la parution du rapport Autain sur la gestion de la grippe A (H1N1)v par le gouvernement.

J’ai d’abord trouvé intéressant que cette vénérable institution utilise les réseaux sociaux et les blogs afin de diffuser ses messages. En réponse à une question, l’auteur du message m’a précisé qu’à la rentrée devraient être lancés plusieurs comptes Twitter officiels. Le Sénat a par ailleurs une chaine sur Dailymotion et un compte Facebook.

Le rapport sénatorial est critique vis à vis de la gestion de la pandémie grippale. Il souligne notamment le manque de transparence de l’expertise et le caractère léonin de certains contrats signés par le Gouvernement.

Je me suis demandé comment le Ministère de la Santé avait réagi.

Sur le site dédié à la grippe, aucune mention du rapport. Dans le rayon nouveauté, on en est toujours à la « Vaccination en ville ». Ils ne doivent pas lire la presse au Ministère de la Santé, mais Le Parisien, par exemple, a indiqué que selon l’OMS la pandémie grippale s’est achevée mardi dernier. Ça me rappelle le Quotidien du Médecin qui après avoir publié quelques 80 articles, dont certains dithyrambiques, sur le rimonabant n’a toujours pas signalé son retrait du marché le 23 octobre 2008.

Sur le compte Twitter du Ministère de la Santé, aucune mention non plus. C’est probablement car la publication de ce rapport sénatorial a été éclipsée le 5 août par une actualité particulièrement riche:

Photobucket

Ce n’est que sur le site principal du Ministère que j’ai retrouvé une référence à la commission Autain. Et encore, il s’agit de la transcription du discours prononcé le 30 juin par notre Ministre devant cette commission.

La fin du discours est intéressante:

La présidence belge de l’Union européenne entend mener, dans quelques jours, un retour d’expérience au niveau communautaire, ce qui est à mes yeux une absolue nécessité. Vous pouvez y contribuer par vos réflexions.

Je ne sais pas si c’est de ce rapport adopté par le Conseil de l’Europe le 24 juin dont elle parle, mais il est lui aussi critique vis à vis de la gestion de cette pandémie:

The figures available for France illustrate very well the extent to which the H1N1 pandemic was overstated and the consequences for the public health budget: 312 people died of influenza (up to April 2010), whilst 1 334 cases of serious infection were registered since the beginning of the pandemic according to the National Institute for the monitoring of health issues (“Institut national de veille sanitaire”). In the light of the actual development of the H1N1 pandemic, the French government managed to cancel orders for 50 million doses of vaccine, out of a total of 94 million initially ordered. Vaccines were sold on to some other countries, however France was left with millions of unnecessary doses as only 5.7 million people were vaccinated by March 2010. The final French public health bill for vaccines amounted to 365 million Euros and a stock of 25 million doses of vaccine whose shelf life will expire at the end of 201048. The rapporteur considers that with hindsight it can be concluded that France is not in an enviable position. France, however, is not alone in this situation.

On a été mauvais, mais on n’a pas été les seuls.

Magnifique éloge de la médiocrité dont notre Ministre s’est semble t-il satisfaite, puisqu’inexplicablement, elle n’a toujours pas démissionné de son poste après une gestion dont le caractère calamiteux est reconnu par tous, notamment deux rapports parlementaires.

La République exemplaire est grippée.

Amessa

Je dédie cette magnifique chanson de Souad Massi à tous ceux qui débutent leur Ramadan aujourd’hui.

Chaque année, je crains des soucis chez les patients, notamment les plus fragiles, mais finalement il ne se passe pas grand chose durant ces jours de jeûne. Peut-être est-ce aussi ma spécialité qui est peu touchée… Les urgentistes laissent entendre que leurs nuits sont plus agitées. Je ne sais pas si les endocrinologues/médecins généralistes constatent un « effet Ramadan ».

La NHS s’est intéressé à ce sujet et propose des conseils (en anglais) pour bien préparer son Ramadan.

Mais j’ai quand même une histoire de Ramadan.

Un jour, je vois à ma consultation hospitalière un jeune homme comorien accompagné d’une superbe créature blonde qui prend tout de suite le dialogue en main.

Je suis un peu surpris de ce couple assez improbable jusqu’à ce qu’elle m’apprenne que son compagnon est un footballeur semi-pro.

Son compagnon a syncopé au cours d’un entraînement.

Évidemment, grosse grosse inquiétude, interdiction de reprise de l’entraînement, et consultation cardiologique rapide en CHU.

ECG rien, échographie cardiaque rien, pas d’antécédents familiaux de mort subite, pas de prise de produits illicites…

Je sèche.

Finalement, elle apporte toute seule la solution au problème.

Ah oui, Docteur, il ne voulait pas que je vous le dise, mais il fait le Ramadan…

Et il continue ses entraînements?

Bah oui, et il en a parlé à personne!

Ben non. Ramadan ou entraînement semi-pro, il faut choisir.

Ce que je préfère dans le Ramadan, c’est la rupture du jeun, à la fin du mois, lorsque des kilos de gâteaux pleuvent littéralement dans les offices des hôpitaux et cliniques et aux consultations.

Miamm!

Liaisons dangereuses

Je vous conseille d’ajouter à vos flux RSS le blog Cardiobrief de Larry Husten que j’ai déjà cité plusieurs fois.

Larry Husten n’est pas cardiologue ni même médecin, mais il a été le rédacteur en chef de theheart.org de 1999 à 2008. J’ai très souvent cité theheart.org qui reste pour moi la référence des sites d’actualité cardio-vasculaire, aussi bien dans sa version anglaise que dans sa version française.

Theheart.org m’a toujours semblé honnête et relativement indépendant de l’industrie, deux qualités incroyablement rares. La plupart des articles (hors FMC), en tout cas dans la version anglaise donnent la parole à plusieurs intervenants, assez souvent antagonistes et font confiance en l’intelligence du lecteur pour se faire son opinion. Lisez la presse médicale française (hors Prescrire, bien entendu) et vous comprendrez que theheart.org est vraiment une exception fragile.

Je présume que Larry Husten dont l’indépendance semble être le credo a participé à  l’élaboration de cette marque de fabrique. Il a déjà dénoncé à plusieurs reprises dans son blog les liaisons dangereuses entre l’industrie et la formation médicale (par exemple ici).

Récemment, une de ses notes m’a fait découvrir un prospectus destiné à des firmes pharmaceutiques, et édité par l’organisateur d’un congrès dédié aux prothèses valvulaires cardiaques, domaine où l’argent coule à flots.

Dans ce prospectus, tout est à vendre, notamment un repas en tête à tête avec un universitaire américain pour US$6000. Imaginez le cadeau pour un bon client, c’est à dire un bon implanteur de prothèse, pouvoir dîner avec une des références mondiales de son domaine…

Évidemment, ça fait un peu escort-girl, à vrai dire c’est même franchement choquant. Et n’allez pas accuser la mentalité nord-américaine, puisque cela a aussi choqué Larry Husten. Autre chose l’a chiffonné, et moi aussi en contre-coup: les organisateurs de vantaient d’avoir pour partenaire theheart.org afin d’amplifier l’impact de ce congrès sur la toile.

Je pense que la note a jeté un froid, car les organisateurs ont retiré ce prospectus de leur site, bafouillé un mot d’excuse, et Shelley Wood, la rédactrice en chef actuelle de theheart.org a tenu à remettre les choses au point.

Personne, à part les intéressés, ne saura jamais jusqu’à quel point le partenariat entre les organisateurs du congrès et theheart.org serait allé sans cette note. Quoiqu’il en soit, cet épisode est révélateur, car il illustre à merveille les liaisons dangereuses qui lient l’industrie et le journalisme médical. On parle bien moins de ces conflits d’intérêts que ceux qui lient médecins et industrie, mais ils me semblent tout aussi délétères. Imaginez comme la tentation doit être immense pour les deux côtés, d’autant plus que sauf méconnaissance de ma part, il existe encore moins de garde-fous que pour les médecins.

J’espère que theheart.org saura garder ses distances car c’est ce pare feu, pour reprendre l’expression de Shelley Wood, entre l’industrie et sa ligne éditoriale qui en fait toute la qualité.

Le rat crevé

Quelquefois les patients ne sentent pas bon, mais alors là…

C’était un subtil mélange de tabac à rouler froid et de sous-vêtements/chaussettes qui n’ont pas vu d’eau depuis leur tissage, impression confirmée par la couleur de ces derniers et surtout les traces laissées sur les draps d’examen. J’avais déjà vu des gens pas propres, mais des traces, jamais.

Comme à chaque fois, je me demande comment une odeur corporelle peut arriver à piquer les yeux (peut-être le tabac?), et je crains de façon parfaitement irrationnelle que quelqu’un rentre dans la pièce avec une flamme et nous fasse tous sauter.

Noooon, attention au grisou!, aurait pu hurler Jacques Lantier, le personnage de Zola, pas le chanteur.

Le généraliste, pourtant pas un ennemi mortel, m’a adressé le patients pour un body doppler: troncs supra-aortiques, coeur, aorte et artères des membres inférieurs.

Je l’ai haï et je me suis demandé ce que j’avais bien pu lui faire pour mériter cela.

Puis je me suis dit que l’accès aux soins était un droit, contrairement à l’accès au savon et à la lessive.

Ce sont les seuls moments ou je me dis que notre métier est un sacerdoce, et qu’il faut vraiment avoir envie de le faire. Cela me rappelle aussi à chaque fois un vieux cousin médecin militaire,  qui, quand j’étais bien plus jeune m’avait dit dans son gros rire tonitruant si caractéristique que si je voulais faire médecine, il fallait que j’accepte de mettre les mains dans la merde. cette perspective ne m’a jamais trop emballé, c’est pour cela que j’ai fait cardio. Mais parfois, l’odeur me rattrape quand même.

Si vous ne vous sentez pas bien, faites-vous sentir par quelqu’un d’autre, disait Francis Blanche, c’est tellement vrai dans ce cas précis. 

Comme assez souvent, il s’agit d’un patient de psychiatrie, désocialisé.

Je ne me suis pas attardé à mesurer l’épaisseur intima-media (déjà qu’en temps normal…), et heureusement pour moi il n’avait pas de lésion nécessitant d’analyse méticuleuse.

A la fin, j’ai tout ouvert, pulvérisé du « senbon », comme on dit ici, et fait patienter les pauvres patients d’après.