Apostille des Hommes honorables

J’ai un peu pris goût d’écrire une apostille de certaines notes. Ce n’est pas que je surestime l’importance de ce que j’écris, en général c’est plutôt l’inverse, mais j’aime bien connaître le dessous des cartes et j’imagine que certains d’entre-vous aiment cela aussi.

Voilà comment les Hommes honorables sont nés…

J’évite toute relation avec l’industrie pharmaceutique dans le cadre de mon activité de soins. Cela a toujours été et je pense, sera toujours. Je pense que la formation initiale et continue des médecins doit se faire de façon totalement indépendante de ceux qui vivent de nos prescriptions. Néanmoins, les choses ne sont pas aussi simples, aussi manichééennes. D’une part d’un point de vue personnel car j’exerce des fonctions qui « m’obligent » à fréquenter l’industrie. Je délègue, ou je ne vais pas, mais il m’est impossible de garder ma dpi vierge. Ce n’est pas simple, mais la vie est pleine de compromissions, sauf pour les ermites, et encore, ils doivent bien réciter 3 Ave et regarder les cieux alors qu’ils s’amusent avec leurs chèvres.

D’autre part, il semble qu’il soit parfaitement impossible pour les médecins d’organiser un congrès ou une forme un tant soit peu évoluée de formation sans l’aide de l’industrie. C’est triste, et je ne suis pas certain de voir de mon vivant une formation médicale généralisée indépendante des labos. Je ne suis ni un idéaliste, ni un « pur », je n’ai donc, il est vrai, jamais eu d’espérance trop ambitieuse sur ce point. Je n’ai aucune haine contre l’industrie. je ne suis même pas tellement militant. Je veux simplement avoir le moins possible à faire avec elle. Et comme je l’ai dit, ce n’est pas simple.

C’est sur ces pensées que je suis allé récemment à un congrès de cardio. Et là, le choc, Servier finance, Servier a une session qui n’est même pas individualisée du congrès scientifique, la plupart des orateurs déclarent qu’ils n’ont pas de conflit car ils travaillent avec tous les labos…

Bienvenue en 2008, l’avant Mediator®.

Mais pourquoi Servier, pourquoi eux? Il n’y a donc pas d’autres labos moins problématiques?

Après une période bien compréhensible de profil bas, Servier arrose de nouveau large manu de ses bienfaits ceux qui veulent bien faire partie de ses ouailles (avec l’Académie de Médecine au premier rang, purement honorifique):

Je n’aurais jamais cru lire cela de nouveau…

Et ça tombe bien, dans une période de restrictions économiques et légales qui touche l’ensemble des labos, seuls eux ouvrent leur bourse à qui le souhaite. Un congrès? une conférence? Donne-moi tes pauvres,[…] Je dresse ma lumière au-dessus de la porte d’or !

Pourquoi Servier, me direz-vous? Je n’ai rien contre eux, non plus. Mais bien avant 2009, j’avais déjà repéré que leur présence dans les couloirs d’hôpitaux avait déjà quelque chose de particulier, notamment leur agressivité commerciale et leur générosité inversement proportionnelles à l’efficacité de leurs traitements (ah, l’action du Vastarel® sur le métabolisme glucidique du cardiomyocyte de la souris…). Après 2009, je pensais naïvement que plus personne n’oserait s’afficher  à leurs côtés. Grossière erreur, car il faut bien leur reconnaître une qualité remarquable, ils n’ont qu’une loi et qu’une foi, celles de leur labo et ils se battront toujours pour lui, au mépris des lois  des Hommes et des Dieux. Sans aucune ironie, je suis admiratif devant la résilience des Laboratoires Servier, matinée d’une énorme part de chutzpah (j’ai toujours rêvé d’associer dans la même phrase Servier et chutzpah…). 

Je me suis donc dit qu’il fallait écrire quelque chose là-dessus. J’ai mis une dizaine de jours pour trouver un point de vue qui évite au maximum de me fâcher avec des personnes/institutions avec qui je suis amené à coopérer, sans toutefois affadir le message. Ça, c’était le plus difficile, et je me suis demandé plusieurs fois si le jeu valait la chandelle. Mais l’énormité du retour de Servier vaut bien quelques désagrément potentiels. Et puis, les gens me connaissent, ils ne seront pas surpris.

Deux évènements indépendants m’ont aussi décidé à franchir le Rubicon (fine allusion): la validation définitive de la responsabilité de Servier le jour même de l’ouverture du congrès, et un message de la Revue Prescrire me demandant l’autorisation de publier les tweets rédigés lors du congrès dans leur forum (autre fine allusion).

Servier et leurs ouailles sont consubstantiellement (adverbe pas facile à caser) honorables d’un point de vue déontologique, social, diplomatique, tout ce que vous voudrez.

Je suis parti de ce postulat et je me suis souvenu du monologue de Marc-Antoine dans la scène 2, acte III de Jules César de Shakespeare. Comme ça, ça fait très cultivé. J’aurais pu vous laisser croire que je suis un grand spécialiste de Shakespeare. Mais pas du tout. J’ai lu 3 pièces du Barde, et je ne connais de lui que ce dont je me souviens de sa notice Wikipedia. Par contre, il y a quelques mois, en recherchant je ne sais plus quoi sur Youtube, je suis tombé sur le fameux monologue:

J’avais ma trame!

Restait à attribuer les rôles… J’ai là aussi pas mal hésité pour toujours les mêmes raisons. Après réflexion, Servier serait Brutus, les cardiologues le peuple de Rome, l’indépendance médicale, César et moi, Marc-Antoine (il a mal fini, mais il est passé par le lit de Cléopâtre avant, ça me va). Brutus est un personnage complexe, qui ne laisse pas indifférent. Il est un héros qui a tenté de protéger la République pour certains (mais qui a précipité sa chute, terrible ironie), un traite et un parricide pour d’autres. C’est un peu comme Servier qui ne laisse personne indifférent. On aime ou on déteste. Aussi ironiquement que pour Brutus, Servier a affaibli l’industrie toute entière par ses actions « honorables ».

J’ai trouvé une traduction un peu lourde, changé les noms, emprunté quelques passages tels quels. J’ai rempli le reste avec un texte volontairement lourd (je ne me suis pas trop forcé) pour plagier les traducteurs peu fins des auteurs latins et de Shakespeare. Cela m’a aussi rappelé mes très laborieuses versions…

Les liens et références n’ont pas été difficiles à colliger, Servier défraie la chronique médicale depuis des décennies. J’ai puisé dans la presse et dans de vieilles notes de Grange Blanche. Comme toujours, après publication, j’ai trouvé tout un tas d’imperfections que j’ai corrigées et re-corrigées (25 corrections au compteur, tout de même).

Dans l’original, Marc-Antoine réussit l’exploit remarquable de retourner la foule. Bien entendu, mon tempérament profondément fataliste (et un peu ironique) ne pouvait dicter une issue aussi heureuse à mon monologue. À Paris, en janvier se tient le grand congrès annuel de la principale société savante en cardio. Le peuple romain est donc en quête de 30 deniers. Point à souligner, Servier est remarquablement absent de ce congrès. J’aimerais être une mouche pour connaître le pourquoi d’une si assourdissante absence alors qu’ils sont présents dans des congrès « satellites »…

J’ai eu des éloges publics (j’ai beaucoup apprécié celui de l’exigeant @Docdu16) et privés de gens qui connaissent bien le dossier.

On m’a aussi dit en privé que j’avais du courage de parler ainsi de Servier et de mes confrères. Ce n’est pas du courage, c’est de la tristesse, voire du désespoir. Car ma formidable spécialité et la Médecine en général ne méritent pas cela.

Et voilà!

Quelques photos de Lyon…

Blade Runner 2049

Quel choc, ce Blade Runner 2049…

Par quoi commencer?

D’abord par la critique dithyrambique du NYT qui m’a donné envie de le voir, et de le comparer à celui de 1982, et l’analyse d’une scène du film par Denis Villeneuve.

Ce film est très différent de celui de Ridley Scott, et c’est ma seule critique, il est bien trop lumineux. Pas tant l’ambiance qui reste crépusculaire, mais une fois le film achevé, toutes les cartes de Villeneuve sont abattues. On sait tout, pas besoin de réfléchir bien longtemps, on peut même y discerner une suite, du genre Blade Runner 2049-2, la guerre des Réplicants. Le film de Ridley Scott, lui, reste insondable malgré les années, les multiples visionnages et lectures d’analyses. Pourquoi Gaff fait un origami de licorne en 1982 (une référence au rêve de Deckard qui serait le signe que ce dernier est un Réplicant?)? Personne ne sait. Pourquoi Gaff fait un origami de mouton en 2017? Parce que le roman de Philip K. Dick a pour titre original Do Androids Dream of Electric Sheep? Moins profond, beaucoup moins.

J’ai craché mon venin. Les inventions visuelles de Villeneuve sont époustouflantes, dignes de celles du film de 1982 qui a inspiré par la suite des centaines d’oeuvres, notamment dans la mode. L’hologramme qui partage la vie de l’officier K est époustouflante, ainsi que le dispositif qui permet à Wallace de « voir ». Mais il y en a tellement d’autres: les publicités holographiques, les spinners Peugeot (mouhahaha)…

Le scénario tient la route, ce n’est pas du Besson. On y trouve beaucoup de questionnements subtils sur l’identité, la solitude, la technologie, ce que signifie être parents, l’aliénation, l’avenir d’une terre de plus en plus polluée, les laissés pour compte de la croissance…

Harrison Ford joue et rejoue encore son rôle du vieux-connu-qui-revient-avec-son-sourire-mythique (mais il le fait très bien, je n’aurais pas été étonné qu’il ait prénommé son chien Chewie). Gosling est parfait, les autres aussi.

Les allusions au film de 1982 sont un peu lourdaudes (ça se dit, je viens de vérifier), j’aurais aimé plus de finesse, et aussi que ce film qui a ses propres qualités coupe le cordon ombilical. Mais comme dans la série Star Wars, si 1/3 du film ne rappelle pas les 3 originaux mythiques, on risque de décevoir les fans et de faire moins d’entrées. Devinez quel sera le but du prochain Star Wars? Faire exploser une étoile/station spatiale, bien sûr!

Bref, j’ai adoré, et je pense que je vais le revoir…

Formation sur l’auto-mesure de l’INR

J’ai assisté à la formation de Roche Diagnostics sur l’auto-mesure de l’INR afin que mon centre devienne centre formateur.

Depuis l’arrêté du 28/07/17, faisant suite à l’avis de la HAS du 08/03/16, l’auto-mesure de l’INR est devenu remboursable dans le cadre strict défini par l’arrêté. Pour l’instant, un seul appareil, celui de Roche Diagnostics est concerné, et c’est ce laboratoire qui assure la certification des centres formateurs.

Les patients doivent être porteurs de valve mécanique cardiaque, et avoir été formés et évalués par un centre formateur pour espérer un remboursement. Les enfants bénéficient de ce remboursement depuis 2008.

La formation théorique sur l’anticoagulation avait lieu le matin, la formation pratique sur l’appareil l’après-midi.

Avec plusieurs confrères,  nous avons été un peu chiffonnés par l’orateur du matin qui a notamment pris des libertés avec les conditions de remboursement stipulées dans l’arrêté du 28/07/17, sans que les gens de Roche Diagnostics n’y voient rien à redire. Je suis allé voir les organisateurs après, et ils m’ont expliqué qu’ils ne pouvaient pas corriger un orateur externe. Il travaille pourtant avec eux depuis 10-15 ans, s’appellent par leurs prénoms et il intervient dans le cadre d’une formation Roche Diagnostics. En gros, leur main gauche ne souhaite pas trop savoir ce que fait leur droite. L’impression que nous avons ressentie était assez désagréable. Mais je dois être un peu trop psychorigide…

Hormis cela, la formation était excellente. Nous sommes tous repartis avec un CoaguChek INRange® et des bandelettes, gracieusement fournis par Roche Diagnostics pour assurer nos futures formations.

La corrélation avec l’INR « de référence » semble être très satisfaisante. En cas de variation de plus de 15%, un algorithme décisionnel nous a été proposé. Point fondamental, le patient doit effectuer un contrôle externe de validité de l’auto-mesure en allant se faire faire un INR tous les 6 mois dans son laboratoire habituel. Il doit apporter son appareil au labo et se faire un test dans la foulée de la prise de sang.

Autre point important, l’arrêté stipule bien que le patient communique son INR auto-mesuré à son médecin, et que c’est ce dernier qui détermine la posologie d’anticoagulant. Je pressens des réticences de la part des confrères. Je sais aussi que certains patients qui ont entamé cette démarche s’auto-gèrent. Tout cela ne va pas être simple, mais je  conçois  plutôt cela comme une opportunité de dialogue patient/médecin. À titre purement personnel, et en dehors de mes fonctions de formateur, je ne verrai pas d’inconvénient si mes patients s’auto-gèrent.

Le geste technique est assez simple, et j’ai obtenu mon INR en moins d’une minute du premier coup. Par contre, mon binôme IDE qui a les doigts un peu froids n’a pas réussi à obtenir une goutte de sang « de la taille d’une lentille » nécessaire au test, même après s’être passé les mains sous l’eau chaude. Je pense que certains patients à la peau un peu épaisse auront aussi quelques difficultés. 

L’appareil est simple, ergonomique, fiable, on peut programmer son objectif d’INR, des alarmes de rappel, on peut exporter ses données en format tableur, obtenir des données sur le pourcentage d’INR dans la cible…

Au total, la technique me paraît fiable et robuste, des études (cf. l’avis de la HAS), des décennies d’utilisation en Europe du nord, et chez nous son utilisation chez les enfants l’ont montré.

Son utilisation dans un cadre bien défini dès le début entre tous les intervenants devrait permettre un meilleur investissement du patient dans son suivi, et favoriser le dialogue patient/médecin.