Le baroud ultime

Il faisait de son mieux pour dissimuler son anxiété – son envie folle de toucher, le désir poignant que lui inspirait un corps comme celui-là, la vanité de toute l’affaire, et sa propre insignifiance – et il faut croire qu’il y parvint car, lorsqu’il sortit un papier de son portefeuille pour lui écrire son numéro de téléphone, au lieu de faire la moue et de s’enfuir en se moquant de lui, elle le prit avec un mignon sourire de chat, qu’on aurait bien vu s’accompagner d’un ronronnement. «Vous savez où je vis », dit-il tout en se sentant bander dans son pantalon, à une vitesse magique, incroyable, comme s’il avait quinze ans. Tout en ressentant aussi cette impression aiguë d’individualisation, de singularité sublime, qu’offre une nouvelle aventure sexuelle, ou une histoire d’amour, contrairement à la maladie grave, qui vous dépersonnalise en vous neutralisant. Elle le dévisageait de ses grands yeux bleus expressifs. « Vous avez quelque chose d’original, lui dit-elle, pensive. – Eh oui, lui répondit-il en riant, je suis né en 1933. – Vous m’avez l’air en pleine forme. – Et vous aussi, vous m’avez l’air en pleine forme. Vous savez où me trouver », répéta-t-il. En un geste charmant, elle agita le papier comme une clochette, et il la vit avec délices le fourrer dans son débardeur trempé de sueur, avant de reprendre sa course le long de la jetée.


Un homme (p 115)

Philip Roth

Traduction Josée Kamoun.

Eds. Gallimard

Le bal

« Les deux jeunes gens s’éloignaient, d’autres couples passaient, moins beaux, tout aussi émouvants, chacun plongé dans sa cécité passagère. Don Fabrizio sentit son coeur perdre sa dureté: son dégoût faisait place à la compassion pour ces êtres éphémères qui cherchaient à jouir du mince rayon de lumière qui leur avait été accordé entre les deux ténèbres, avant le berceau, après les dernières saccades. Comment était-il possible de s’acharner contre qui, c’est certain, devra mourir? C’eût été aussi vil que les poissonnières qui soixante ans plus tôt outrageaient les condamnés sur la place du Marché. Même les petites guenons sur les poufs et ses vieux amis benêts étaient pitoyables, impossibles à sauver et aimés comme le bétail meuglant dans la nuit, conduit à l’abattoir à travers les rues de la ville ; à l’oreille de chacun arriverait un jour le tintement qu’il avait entendu trois heures plus tôt derrière San Domenico. Il n’était permis de haïr rien d’autre que l’éternité.« 

Le Guépard

Guiseppe Tomasi di Lampedusa (Traduction Jean-Paul Manganaro)


Quelle langue admirable, quelle description ironique d’un monde qui s’effondre…

Chaque fois que je lis même quelques lignes, je rentre en résonance avec le texte. Pour lire, il faut être deux, le livre et soi.

Lire quelques pages du Guépard, notamment la scène du bal chez les Ponteleone, chez le coiffeur est une expérience d’immersion presque suffocante.

L’île au trésor

Se laver dans la baignoire de Rudyard Kipling

(Voire plus si affinités)

C’est un truc pour grands pervers, mais c’est possible.

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Where Kipling Reared Mowgli (in Vermont). By Anne Lawrence Guyon. The New York Times. Published: March 19, 2010