Fluindione et réactions immuno-allergiques

En début de semaine, j’ai discuté avec un patient qui a présenté il y a un an une néphrite interstitielle immuno-allergique imputée à la fluindione (Préviscan®). Je ne connaissais par ouï-dire que les risques de réactions immuno-allergiques cutanées de la fluindione. J’ai trouvé l’histoire du patient assez marquante pour aller fureter un peu plus loin.

La fluindione est un anticoagulant très particulier car il n’est presque exclusivement utilisé qu’en France, alors que dans le reste de l’univers connu la warfarine domine largement. Je crois me rappeler qu’il représente 70% des prescriptions d’AVK dans notre pays, soit environ 475000 prescriptions par an.

La Revue Prescrire souligne depuis des années (depuis 2003, pour être exact) les risques immuno-allergiques de la fluindione et milite pour que nous ne la prescrivions plus en première intention. C’est d’ailleurs en lisant la Revue que j’ai acquis mes premières connaissances sur le sujet.

Comme l’utilisation de la fluindione est une exception culturelle et que, il faut bien le garder à l’esprit, ses complications immuno-allergiques restent rares, voire exceptionnelles, la littérature est particulièrement pauvre et n’expose que des cas cliniques. Je me suis concentré sur les atteintes rénales, et j’ai délaissé les atteintes cutanées qui sont un peu plus “classiques”.

La Revue Prescrire a interrogé la base de données de la pharmacovigilance début mars 2010 et a recensé 107 effets indésirables non hémorragiques imputés à la fluindione entre le 01/08/08 et le 30/06/09. Parmi ceux-là, la base de données recensait 23 évènements cutanés ou allergiques, 10 rénaux, 10 hépatiques et 18 agranulocytoses. Le CRPV de Besançon a par ailleurs retrouvé dans ses données 20 cas de néphrites interstitielles immuno-allergiques imputées à la fluindione entre 1993 et 2009.

La recherche Nephritis+fluindione sur Pubmed ramène exactement 8 articles, et même en multipliant les requêtes, je n’arrive jamais à dépasser les 20 références, le plus souvent d’équipes françaises.

Donc un truc franco-français rare.

Mais cela ne doit pas nous empêcher de garder dans un coin de notre esprit cette complication étant donné l’ubiquité de la fluindione, notamment en cardio, son volume de prescription et surtout la difficulté du diagnostic précoce. Cette difficulté est majorée par la banalité de la prescription de la fluindione, souvent chez des patients polylmédicamentés et ayant des dizaines de très bonnes raisons de faire une insuffisance rénale aiguë, toutes bien plus fréquentes que notre rare néphrite immuno-allergique.

Le tableau apparait de 2 à 6 semaines après une primo-introduction, parfois plus, plus rapidement en cas de ré-introduction. On observe parfois de la fièvre, parfois un syndrome cutané, plus rarement des arthralgies. Ce tableau peut alors évoquer un processus allergique systémique. La clinique est dominée par une altération de l’état général, un syndrome oedemateux secondaire à une altération sévère de la fonction rénale. On note souvent une hyperéosinophilie. En général, personne ne pense à la fluindione. Ce n’est que lorsque la créatininémie diminue à l’arrêt de celle-ci, dans le but d’effectuer une ponction biopsie rénale, que l’idée du diagnostic commence à émerger. Heureusement, que le contexte, quand même souvent évocateur d’une réaction immuno-allergique généralisée, fait se poser la question d’une iatrogénie. Mais comme le soulignent les auteurs, ce sont souvent les IEC, qui vont fréquemment de paire avec la fluindione, qui sont en général faussement accusés en premier. Le plus souvent, la biopsie rénale répond néphrite interstitielle et oriente alors nettement vers une origine immuno-allergique.

L’arrêt de la fluindione permet en général une récupération ad integrum de la fonction rénale en quelques semaines, mais parfois pas, probablement à cause des comorbidités associées.

Parfois, les équipes ont dégainé les corticoïdes, avec semble-t-il de bons résultats.

Je vous conseille de lire la petite biblio partielle que j’ai regroupée (je l’envoie sur demande) afin de vous faire une idée de cette complication rare, et pas facile à diagnostiquer, mais que j’ai trouvé très intéressante.

Maintenant, questionnement philosophique, vais-je arrêter de prescrire de la fluindione à mes patients?

Ce risque immuno-allergique, réel mais rare devrait inciter à délaisser la fluindione pour une molécule équivalente mais sûre. Mais l’inertie de l’habitude et la crainte, probablement infondée, que les confrères ne sachent pas gérer l’INR sous warfarine (ou acenocoumarol) font que, comme un brave mouton de Panurge, je ne prescris que du Préviscan®, entretenant ainsi la prescription en aval. Tout comme moi même, je renouvelle les prescriptions d’amont (notamment en chirurgie cardiaque et vasculaire, en cardiologie…). Pas confortable de faire un relai fluindione/coumadine chez un patient ayant une valve mécanique et un INR bien équilibré, n’est ce pas?

Il va falloir que j’y réfléchisse sérieusement pour mes propres patients…

(PUautomne, si tu as quelque chose à rajouter ou à corriger, je t’en prie, ce sera avec plaisir de te lire.)

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Pour les futurs transfuges, un tableau d’équivalence sur l’excellent site FMC-Dinan.

Grimaldi D, et al. Immuno-allergic interstitial nephritis related to fluindione: first biopsy proven cases. Nephrol Dial Transplant (2006) 21: 237.

Néphropathie à la fluindione (suite). Rev Prescrire 2011 ; 31 (333) : 550.

Effets indésirables immuno-allergiques de la fluindione. Rev Prescrire 2003 ; 23 (240) : 436-437.

Effets indésirables immunoallergiques de la fluindione (suite). Rev Prescrire 2010 ; 30 (321) : 512-514.

Insuffisances rénales d’origine médicamenteuse. Rev Prescrire 2009 ; 29 (309) : 506-510.

Daveluy A, et al. Fluindione and drug reaction with eosinophilia and systemic symptoms: an unrecognised adverse effect? Eur J Clin Pharmacol. 2011 Jul 27. [Epub ahead of print].

Reynaud F, et al. Néphropathie interstitielle aiguë immuno-allergique après traitement par fluindione. A propos de sept cas. Nephrol Ther. 2009 Jul;5(4):292-8. Epub 2009 Apr 7.

Beauchamp C, et al. Néphropathie interstitielle aiguë à la fluindione : à propos de trois cas. Nephrol Ther. 2008 Oct;4(5):339-46. Epub 2008 Apr 15.

Cadranel JF, et al. Toxicité hépatique et rénale de la fluindione (Préviscan®). Gastroentérologie Clinique et Biologique (2008) 32, 816-818.

Risque de confusion Préviscan et génériques (2)

Le guichet des erreurs médicamenteuses a très rapidement répondu à ma déclaration sur le risque de confusion entre le Préviscan® et le Nébivolol 5 mg Arrow.

Avant de lire le texte de l’Agence, et afin d’avoir une idée complète du problème, je vous suggère de lire cette note qui reprend un texte que m’avait adressé un Pharmacien Responsable du groupe Merck Santé.

Installez-vous confortablement, et lisez la suite:

Monsieur,

Nous vous remercions de nous avoir transmis un signalement de risque d’erreur médicamenteuse avec les spécialités « PREVISCAN 20 mg, comprimé quadrisécable » et « NEBIVOLOL ARROW 5 mg, comprimé quadrisécable».

Ce cas a été enregistré sous le numéro *** dans le fichier “Erreur Médicamenteuse ou Risque d’erreur”.

A ce titre, nous souhaitions vous apporter les éléments d’informations suivants.

L’Afssaps a été destinataire de plusieurs signalements de confusion ou risques de confusion liés à une similitude des comprimés quadrisécables des spécialités « PREVISCAN », «LISINOPRIL EG 20 mg» et plus récemment « NEBIVOLOL BIOGARAN 5 mg».

Aussi, une première communication a été réalisée en 2010 afin d’attirer l’attention sur la similitude de ces comprimés et solliciter la vigilance lors de leur administration. Un communiqué de presse ainsi qu’un message à l’attention des professionnels de santé ont été diffusés le 8 mars 2010, une brève a également été éditée dans le bulletin des vigilances de l’Afssaps en Juin 2010 (cf pièces-jointes).

Depuis, une réflexion globale a été initiée en partenariat avec le centre Anti-poison de Nancy dans le but d’aboutir à un outil rassemblant de manière exhaustive l’ensemble des formes solides orales médicamenteuses disponibles sur le territoire afin de pouvoir les identifier en l’absence de leur conditionnement.

Par ailleurs, afin de limiter ces possibles confusions, l’Afssaps a demandé aux différents laboratoires concernés de proposer des mesures de minimisation du risque et notamment de développer un conditionnement unitaire afin d’améliorer l’identification de ces spécialités. La coloration des comprimés a également été évoquée avec ces laboratoires ; cette piste est à l’étude.

Dans l’attente, une nouvelle communication large sur la similitude des comprimés quadrisécables et le risque d’erreur associé sera réalisée dans les semaines à venir.

Soyez certains que nous sommes très sensibles à votre démarche.

Je vous prie de croire, Monsieur, à l’assurance de notre considération distinguée.

L’équipe de la Cellule Erreurs Médicamenteuses

Voici les 3 pièces jointes:

DDL-Previscan[1]

Communique de presse mars 2010

bulletin juin 2010

Bon, en résumé, il faut être prudent à notre petit niveau, car je ne suis pas certain que quelque chose soit fait (puisse être fait ?) pour éviter ce risque de confusion en particulier, et surtout les risques futurs qui ne manqueront pas de surgir.

Pour mémoire, la piste à l’étude proposée par l’Agence, la coloration des comprimés ne semble pas particulièrement faire bondir de joie Merck Santé:

sur la différenciation entre Préviscan et les génériques, notamment en poursuivant l’amélioration du conditionnement primaire. Nous sommes très prudents sur les possibilités de modification du comprimé lui-même (ex. ajout d’une couleur, nouveau changement de forme) car ce type de mesure ne se met pas en place si facilement, elles nécessitent un développement industriel qui peut s’avérer long et couteux, tout en ne garantissant pas la suppression définitive du risque (si nous changeons la couleur, rien ne nous garantit qu’un autre comprimé de même couleur et forme n’apparaisse quelques mois plus tard : il est vraisemblable que cette nouvelle forme “trèfle” se répande à l’avenir en raison de sa praticité pour rompre le comprimé en fractions égales…)

Je présume que le mieux est que ce soient les autres qui colorent différemment leurs pilules.

Les réflexions globales et les pistes à l’étude s’annoncent longues, poussiéreuses et sinueuses…

Risque de confusion Préviscan et génériques

A la suite de la note sur la ressemblance entre le comprimé de Préviscan® et d’au moins deux autres génériques, le Dr Frédéric Jouaret, Directeur Qualité et Affaire Pharmaceutiques, Pharmacien Responsable Merck Santé m’a écrit un mot afin de préciser la position de Merck Santé sur ce problème.

Comme j’ai trouvé ce mot très intéressant et informatif, je lui demandé l’autorisation de le publier, ce qu’il a très gentiment accepté:

Votre message:: A l’attention du Dr Jean-Marie Vailloud

sujet : risque de confusion Préviscan et génériques

bonjour,

Nous avons pris connaissance avec attention du blog à ce sujet. En date du 1er avril 2011, le groupe Merck KGaA a réintégré Préviscan dans sa gamme de spécialités cardiovasculaires. Ce produit a été géré auparavant par Procter & Gamble, puis Warner Chilcott. Depuis avril, Merck Santé est devenu titulaire de l’AMM et sa filiale Merck Serono est le laboratoire exploitant.

Nous sommes conscients du risque de confusion, dont nous ne sommes évidemment pas à l’origine (plusieurs génériques ont la même forme et coloration que Préviscan : nébivolol et lisinopril de plusieurs marques. Ces génériques ont majoritairement été lancés après le changement de forme de Préviscan fin 2009, qui permet un fractionnement très facile du comprimé).

Dès la reprise du produit en avril dernier, nous avons conduit une démarche d’analyse de risque approfondie et nous avons déjà pris, en relation avec l’Afssaps et avec Warner Chilcott qui reste le fabricant du produit, les mesures de réduction du risque les plus facilement accessibles :

- ajout d’une couleur bleue sur l’aluminium de Préviscan, ce qui le distingue de tous les génériques actuellement identifiés comme ressemblants (mise en oeuvre sur le marché en mai 2011),

- ajout d’un avertissement explicite concernant ce risque sur la nouvelle notice (mise en oeuvre sur le marché en mai 2011),

- ajout de cet avertissement sur le carnet de suivi du traitement par AVK distribué à tous les patients (mise en oeuvre en cours, avec la réédition actuelle du stock de carnets).

Nous avons identifié d’autres mesures de réduction du risque envisageables et les avons soumises à l’Afssaps, qui les évalue actuellement et nous fera très bientôt part de son avis. Elles portent à la fois :

- sur la sensibilisation régulière des médecins et pharmaciens sur l’existence de ce risque, pour qu’ils en tiennent compte au niveau de la (co)prescription et de la (co)délivrance éventuelles.

Cela ne concerne pas que Préviscan, mais aussi potentiellement les génériques entre eux (nébivolol vs lisinopril).

- sur la sensibilisation des patients pour qu’ils respectent les recommandations fournies sur la notice, permettant de réduire le risque de confusion lors de la prise ou de mauvaise conservation des comprimés ou de leurs fractions,

- sur la différenciation entre Préviscan et les génériques, notamment en poursuivant l’amélioration du conditionnement primaire. Nous sommes très prudents sur les possibilités de modification du comprimé lui-même (ex. ajout d’une couleur, nouveau changement de forme) car ce type de mesure ne se met pas en place si facilement, elles nécessitent un développement industriel qui peut s’avérer long et couteux, tout en ne garantissant pas la suppression définitive du risque (si nous changeons la couleur, rien ne nous garantit qu’un autre comprimé de même couleur et forme n’apparaisse quelques mois plus tard : il est vraisemblable que cette nouvelle forme “trèfle” se répande à l’avenir en raison de sa praticité pour rompre le comprimé en fractions égales…)

Restant à votre écoute, dans notre intérêt commun d’assurer le traitement efficace et la sécurité des patients dans la mesure de nos possibilités,
bien à vous,

Frédéric Jouaret

Directeur Qualité et Affaire Pharmaceutiques,

Pharmacien Responsable Merck Santé

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La suite de l’histoire ici.