Je suis rentré dans une phase boulimique, après des mois de disette littéraire. Étonnant ce besoin physique de lire et de tourner les pages. Les livres s’accumulent sur ma table de nuit et mon bureau, et aussi, bien plus discrètement sur mon iPad.
C’est un peu embêtant, un texte sur iPad. Ça ne prend pas de place, on ne tombe pas nez à nez 10 fois par jour avec la couverture accusatrice du livre, dis, quand est-ce que tu viens?, ou avec la moue, accusatrice elle aussi, de son épouse, dis, tes bouquins, tu en fais quoi, tu montes un mur? On accumule et cette accumulation inutile dépasse largement mes besoins et même ma capacité à consommer. Cela cadre finalement très bien avec notre époque.
J’ai débuté l’été sur iPad et je le termine sur papier. J’ai aussi changé d’avis, le papier c’est très bien. Un texte sur iPad, c’est un peu comme une amoureuse sur msn messenger. La technologie tue la sensualité. Manquent le contact du papier, son odeur, la sensation de ce qui reste à lire, et de ce qui a été lu.
(Merci José)
Je ne vais pas non plus rejeter la lecture sur iPad. C’est très pratique, mais froid, mais pratique. Mais froid. Bref, je reste un peu indécis.
Quand je reviens sur le papier, je cherche désespérément la fonction “recherche” (quelle ironie). Mais où ai-je déjà croisé ce personnage, mais où est ce passage qui m’a tant plu, mais que très bêtement je n’ai pas marqué, comment chercher Shangri-La sur Wikipedia sans avoir à poser mon livre, me lever, et me rassoir devant mon écran avant de retourner sur le canapé (50 kcal) ?
En parlant de ça, je fais des choses sur iPad que jamais j’aurais l’idée de faire sur un livre, j’annote des passages. Laisser des gribouillons sur un livre me paraît parfaitement inconvenant, voire hérétique. Bon, sur iPad, on peut les effacer sans laisser la moindre ombre, le moindre sillon, le moindre tortillon de gomme, mais ça va au delà, le livre électronique n’a pas chez moi le caractère sacré du livre (avec un l minuscule…) papier. Peut-être que pour mes fils ces deux formes seront équivalentes, et ce ne sera pas une mauvaise chose, mais pas pour moi.
Au fait, pendant que j’y pense, Julie, j’ai ton Murakami bien au chaud sur mon bureau. Il discute avec La Conjuration des Imbéciles et le Murakami que je t’avais passé. Je vais essayer de te le rendre à la prochaine réunion. N’hésite pas à me le réclamer.
Un livre prêté, c’est presque comme un enfant que l’on confie. Si on l’a prêté, c’est que l’on a une confiance absolue en celui qui l’a emprunté. Mais il persiste toujours une petite inquiétude, un peu irrationnelle.
Encore que…
Il existe des milliers, des millions d’exemplaires des bouquins que je lis (je ne suis pas du tout un bibliophile, je trouve ça même un peu bizarre), mais aucun exemplaire neuf ne remplacera le mien. Euh, on a perdu ton gamin, mais on en a trouvé un qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Oui mais non.
Inquiétude physique d’abord. Comment va-t-on récupérer le bouquin? Maculé de taches de café, corné, ou imprégné d’odeur de cigarettes? Mais là c’est franchement irrationnel car encore une fois je ne prête qu’avec parcimonie et après mûre réflexion. Une autre inquiétude sourde, et bien plus insidieuse, est-ce que le bouquin va lui plaire? J’ai gardé ton gamin, il est sympa, mais sans plus, il manque de relief, parfois il est carrément chiant, hein?
Et les bouquins qui ne me plaisent pas? Et bien, pareil. Je les garde, ce n’est pas dit qu’ils ne me plairont pas plus tard, ailleurs…
Récemment, quelqu’un de proche m’a demandé à avoir un abonnement à ma bibliothèque. Jamais je n’avais été confronté à une requête aussi intime. J’ai été tellement désarçonné que j’ai dit oui. Même avec le recul, et en imaginant ce qui se cache derrière cette demande, je reste perplexe.
Rien ne remplacera les promenades entre les rayonnages de livres, l’index gauche glissant et sautant de couverture en couverture jusqu’à ce que j’en trouve une intrigante, une excitante. Rien ne remplacera la lecture rapide de la quatrième de couverture, mais surtout l’ouverture au hasard pour estimer le style. Rien ne remplacera surtout la proximité improbable des piles de livres. Hier j’ai acheté en même temps Le Parrain de Mario Puzo et Les 7 roses de Tôkyo de Hisashi Inoue. La semaine dernière, c’étaient Le Pingouin de Andreï Kourkov et Le vieux qui ne voulait pas souhaiter son anniversaire de Jonas Jonasson (bof bof pour ce dernier).
Pour lire, il (ne) faut être (que) deux, le livre et soi.
